mercredi 28 septembre 2016

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Pollution à la chlordécone en Martinique et en Guadeloupe : L’INVS reprend des données accablantes pour l’état Français

Le document accessible sur le site de l’INVS mérite un lecture pour tous ceux qui se sentent concernés par l’implication de l’état dans les scandales sanitaires à répétitions qui frappent la république depuis plusieurs années. Le scandale des pesticides utilisés en Martiniques et en Guadeloupe n’est peut-être que la partie immergée d’une collusion importante visant à la poursuite de l’utilisation de produits dangereux dans un but économique au détriment de la santé humaine, extrait :

“Déjà présente sous une forme mineure, par exemple dans l’article de Libération de 2002 qui liait le contrôle des patates douces à Dunkerque à la “découverte” des stocks de chlordécone en Martinique et en Guadeloupe pour construire l’image de pratiques frauduleuses, voire celle d’un “complot des américains” contre la banane française, la figure du scandale fait ressurgir le passé et pose la question de la responsabilité des différents acteurs dans la gestion des risques face aux victimes de la pollution. Il ne s’agit plus de traiter les différents risques, mais de répondre aux accusations d’incurie, d’inaction ou de soumission aux lobbies, bref de passer du traitement des alertes à la réponse d’une dénonciation [Boltanski, 1990]. Cette requalification du risque, essentielle tant pour comprendre les représentations des différentes populations que les prises de position des différents acteurs, passe par deux opérations distinctes : en premier lieu, par l’accumulation progressive de la dimension historique du dossier, que nous avons déjà évoquée plus haut mais que nous rassemblons dans cette section ; en second lieu, une fois la construction d’un récit historique donnant sens à la situation actuelle, par la nationalisation du dossier.

La construction du récit historique s’appuie sur l’histoire réglementaire du Képone, et la discussion autour des rapports Snegaroff (1977) et Kermarrec (1980). Mais une chronologie n’est pas suffisante pour constituer un récit, c’est par l’organisation de différentes actions et acteurs qu’il prend son sens. L’un des exemples les plus frappants de ce travail de constitution peut être lu dans un article de Libération du 6 janvier 2006, intitulé “une terre gorgée de poison”, qui s’appuie à la fois sur les travaux parlementaires de 2005 et sur des observations aux Antilles. S’interrogeant sur le peu de visibilité du dossier au niveau métropolitain, la journaliste Eliane Patriarca indique que pourtant “les tribulations de l’insecticide aux Antilles se lisent comme un polar. Elles illustrent l’opacité qui caractérise l’homologation des produits phytosanitaires, et témoignent de l’influence d’une poignée de gros planteurs qui contrôlaient alors la filière antillaise de la banane”. Aussi, l’organisation de son récit passe par la construction d’un lien étroit entre le chlordécone et les représentants de la filière banane.

Les autorités américaines interdisent le Kepone en 1976. Pourtant, cinq ans plus tard, le produit va être réautorisé en France. Après le passage de deux cyclones, en 1979 et en 1980, les planteurs se disent démunis face à la prolifération du charançon. En 1981, le ministère de l’Agriculture accepte de le remettre sur le marché. C’est la société Laurent de Laguarigue qui a racheté le brevet de la molécule et la vend sous le nom de Curlone. Or, Laguarigue est un gros planteur béké martiniquais, propriétaire de maisons d’exportation de bananes…”.

Une fois ce lien établi, la journaliste rappelle l’étendue des dommages sanitaires mesurés à Hopewell et pose la problématique, rétrospective, des raisons de la réautorisation dans un tel contexte, d’autant plus que des molécules alternatives existaient. Du coup, c’est la figure de la mise en cause pénale de l’État, largement frayée par l’affaire du sang contaminé [Hermitte, 1996] qui est mobilisée. Et ce, d’autant plus, que l’auteur indique que “les gros planteurs obtiennent deux dérogations : le produit sera utilisé jusqu’en 1993”, alors qu’il a été interdit par le ministère de l’Agriculture en 1990. La figure de l’oppresseur est donc identifiée à celle du “gros planteur” influent qui relance la production de chlordécone et obtient son utilisation la plus longue possible. Mais elle ne peut se comprendre que parce qu’une figure de victime [Boltanski, 1990] est construite en regard, celle du petit agriculteur vivrier.

Les comparaisons avec d’autres catastrophes écologiques et sanitaires apparaissent alors explicitement : “MetalEurope agricole”, “affaire du sang contaminé”, “amiante”. Le terme de victime s’applique donc d’abord aux agriculteurs, en particulier par la revendication d’indemnisations, mais s’étend au domaine sanitaire puisqu’ils sont “contaminés” [UPG, 2006]. Cette même grille analytique est utilisée dans l’ouvrage “Chronique d’un empoisonnement annoncé” [Boutrin, 2007] qui assume pleinement le cadrage du scandale sanitaire : dénonciation d’un lobby, utilisation de la qualification juridique d’empoisonnement, demande d’une “véritable commission d’enquête”, reprise de la formule “responsable et coupable”. L’ensemble de l’histoire du chlordécone est organisé sous l’angle d’une contamination si ce n’est volontaire, du moins consciente (“l’État français savait”). Concomitamment, l’association dont Raphaël Confiant fait partie, porte plainte au pénal pour “crime d’empoisonnement” en mai 2007 [Assaupamar, 2007], et vise particulièrement les représentants de l’État. Si sa forme est proche de celle déposée par certains hémophiles dans le cadre de l’affaire du sang contaminé ou par le Comité anti-amiante de Jussieu [Chateauraynaud, 1999], elle ne désigne pas nommément des victimes, mais s’appuie sur les travaux de l’InVS [Bonvallot, 2004] pour affirmer “la grande dangerosité et toxicité du chlordécone”.

Ce premier mouvement de totalisation fait exister le scandale du chlordécone au niveau local, mais pas en métropole, l’article de Libération cité ci-dessus demeurant une exception jusqu’à l’été 2007. Pourtant, l’idée de nationalisation du dossier peut apparaître paradoxale : en effet, depuis les premières étapes de la redécouverte, ce sont les services déconcentrés de l’État qui ont agi ; de plus, les structures nationales, tant politiques (parlement) qu’administratives

Il a fallu néanmoins trois autres éléments pour achever le processus. Le premier est d’ordre judiciaire : la plainte évoquée plus haut se fraye un chemin et rend visible le dossier. Ainsi, Le Parisien (24 août 2007) indique que la cour d’appel de Martinique vient de déclarer recevable une plainte pour “empoisonnement” et titre “une affaire équivalente au sang contaminé“. Tous les acteurs, et en premier lieu les journalistes, savent combien une plainte de ce type est susceptible de modifier le cours d’un dossier, par anticipation du risque juridique et politique [Gimbert, 2006 ; Torny, 2007]. Le deuxième est d’ordre climatique : le cyclone Dean touche durement les Antilles, provoquant des dégâts très importants, en particulier dans le domaine agricole et bananier. En conséquence, des indemnisations importantes sont décidées, mais celles-ci entraînent un début de polémique : “la réparation des dégâts pourrait s’élever à 300 millions d’euros, selon Christian Estrosi, ministre chargé des départements et territoires d’outre-mer, le premier à s’être rendu au chevet des Antillais, aussitôt rejoint par François Fillon, lequel s’est prudemment abstenu de tout chiffrage. Le lobby de la banane revendique la moitié de la somme, les plantations ayant été détruites en quasi-totalité. Leur réclamation tombe au plus mal, Martinique et Guadeloupe étant surtout victimes d’une pollution généralisée due à un pesticide employé sans vergogne pendant un quart de siècle” [Libération, 30 août 2007].

Victimes du cyclone ou du chlordécone, la mise en équivalence des deux catastrophes est désormais possible au niveau métropolitain. Dans ce contexte, s’ajoute un troisième élément : un nouveau rapport, produit par le Pr Belpomme, à la demande de l’association Pour une Martinique autrement. Daté et diffusé aux Antilles le 23 juin 2007, il n’apparaît véritablement sur la scène métropolitaine que le 17 septembre lorsqu’on annonce qu’il sera présenté le lendemain à l’Assemblée nationale. On assiste alors à un emballement médiatique, d’abord provoqué par les déclarations du ministre de l’Agriculture qui juge “très grave” la situation aux Antilles, et amplifié par les déclarations du Pr Belpomme qui évoque un “désastre sanitaire”, une situation “pire que le sang contaminé”. Même si la ministre de la Santé (Roselyne Bachelot-Narquin) indique le lendemain qu’il n’y a pas de “preuve scientifique”, elle appelle “les Martiniquais et Guadeloupéens “à la plus grande précaution” pour les produits ne provenant pas des circuits commerciaux (production de potagers familiaux ou prélèvements d’eau de source)” [Agence France Presse, 18 septembre 2007]. Ces discours ministériels valident l’existence du problème, même si le rapport Belpomme [Belpomme, 2007] lui-même devient l’objet de polémiques. Aussi, les demandes de commission d’enquête parlementaire ressurgissent, mais si c’est finalement l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques qui est sollicité sur l’impact de l’utilisation du chlordécone et des autres pesticides aux Antilles par les commissions des affaires économiques du Sénat et de l’Assemblée nationale [Le Déaut, 2009].

Dans un contexte politique marqué par la préparation du Grenelle de l’environnement, le dossier du toxique est désormais connu et utilisable dans de multiples arènes. Ainsi, lorsque l’Académie de médecine publie son rapport sur l’influence de l’environnement sur le cancer, Corinne Lepage répond : “on veut nous faire croire que les problématiques environnementales, notamment les pesticides (chlordécone, etc.) ne puissent être la cause de cancer au-delà de 1 %” [AFP, 17 septembre 2007]. Les mesures de recherche et de gestion, qui restaient dans l’ombre, sont désormais largement examinées dans la presse : études épidémiologiques et contrôles des aliments font l’objet de plusieurs articles. Même si le Pr Belpomme revient sur le terme de “désastre sanitaire” et sur l’imputabilité du cancer de la prostate au chlordécone début octobre, le dossier a acquis une force propre au-delà de l’effet de surprise provoqué par son rapport. De nouvelles mesures sont annoncées comme l’installation prochaine d’un laboratoire d’analyse, des ministres sont auditionnés par la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale qui publie un rapport en mars 2008 [Le Guen, 2008]. De plus, deux informations judiciaires contre X pour “mise en danger d’autrui” sont annoncées le 14 novembre, avant que le dossier ne soit transmis au pôle santé de Paris, instance chargée de l’instruction des grandes enquêtes sanitaires de la dernière décennie. L’effet en retour de cette brusque nationalisation est important : la presse locale multiplie les articles et les services déconcentrés de l’État sont fortement sollicités. L’ensemble de ce mouvement aboutit à la construction du plan chlordécone et à sa présentation en juin 2008.

Aussi, si le contexte extrêmement polémique peut rendre parfois délicat le travail d’un Conseil scientifique, il faut souligner que c’est ce même contexte de “crise” ou de “catastrophe” qui a permis la réalisation de certaines actions à grande échelle, en particulier par le dégagement de financements spécifiques. Il est aussi porteur d’attentes très importantes envers la production de connaissances par la recherche, tant pour limiter l’exposition des populations que pour évaluer l’impact des expositions passées et présentes. Dans les chapitres suivants, nous présenterons les connaissances et dispositifs déjà disponibles, les incertitudes qui demeurent et les pistes de recherche qu’il s’agirait de développer. L’ensemble se doit de répondre aux inquiétudes portant sur les trois risques que nous avons déjà distingués à plusieurs reprises :

– le premier est un risque d’exposition passé, qu’il s’agit d’évaluer dans –sa force et ses conséquences éventuellement morbides ;
– le deuxième est un risque actuel, fondé sur la rencontre entre des –usages agricoles anciens et de nouvelles normes et instruments de mesure ;
– le troisième est un risque certes actuel, mais surtout ayant un avenir –très long : l’absence de remédiation des sols et la lente diffusion du chlordécone créent un environnement pollué sur la longue durée, dont on mesure aujourd’hui l’état.

Le rapport complet est disponible par le lien source. Tout ça pour quelques bananes…

Source

Impact sanitaire de l’utilisation du chlordécone aux Antilles françaises
Recommandations pour les recherches et les actions de santé publique
Octobre 2009

Crédit Photo Creative Commons by Fabrice Rose

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