samedi 3 décembre 2016

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Sexualité orale, virus HPV et cancers de la gorge : ce qui est prouvé et ce qui ne l’est pas

La presse Française s’est lancée avec vertu sur une étude publiée par deux scientifiques Suédois évoquant un lien entre le virus HPV , le cancer de la gorge et du cou et la sexualité orale : les titres sont évoquateurs :

La fellation provoque t-elle le cancer de la gorge” (topsanté.com), “Cancer: soupçons sur la fellation” (libération),” La fellation augmente le risque de cancer de la gorge“(Le grand méchant Buzz), “La fellation responsable de cancer de la gorge?” (ELLE)….On s’attendrait donc à lire une étude comparant deux groupes, l’un pratiquant la sexualité orale et l’autre non et voir apparaître un grand nombre de cancers dans le premier groupe. Il n’en est rien. Une fois de plus, le grand journalisme scientifique aurait-il  écrit en omettant de lire la publication source? Docbuzz tente d’expliquer où en est la science sur le risque de cancer de la gorge par les virus HPV.

Le virus HPV dont il existe plus de 100 variétés différentes,  est responsable de nombreuses pathologies bénignes ou malignes. En particulier une communication de plus en plus active est faite autour des cancers causés par ces virus depuis que deux vaccins ont été mis sur le marché. Certains virus HPV peuvent causer un cancer de col de l’utérus, il s’agit des types 16, 18, 45, 33, 31, 52, 58 et 35. Ils sont reconnus dans ce cas comme de véritables facteurs de risque du cancer du col. D’autres ont été soupsonnés d’être favorisant du cancer de la gorge et du cou, le CDC américain les reconnait également depuis comme un facteur de risque. D’autres HPV encore peuvent provoquer un cancer de la marge anale ou de la peau.

Toutefois plusieurs points sont importants à retenir :
– La contamination par un ou plusieurs HPV est extrèmement fréquente, et le plus souvent va passer inaperçu,
– Pour être efficace, un vaccin contre certains virus HPV(16 et 18 seulement) doivent être injectés avant toute relation sexuelle,
– Les vaccins contre les virus HPV 16 et 18 n’annulent pas le risque de cancer du col,
–  Les vaccins ne protègent pas contre tous les types de virus HPV,
– La preuve de l’efficacité des vaccins anti-HPV a été partiellement constatée dans la prévention du cancer du col utérin uniquement, aucune étude n’ayant été mené par exemple dans la prévention des cancer de la tête et du cou ou de la gorge.

Une publication récente fait le point des connaissances sur l’implication du HPV dans le cancer de la tête et du cou, c’est la fameuse publicatio écrite par deux Suédois et qui a généré tant d’articles sur les dangers de la fellation…Alors, qu’ont-ils vraiment découvert?

Le cancer de la tête et du cou le plus fréquent est de type carcinome à cellules squameuses touchant la cavité buccale, l’oropharynx, l’hypopharynx, le larynx, le tractus naso sinusal, et le nasopharynx. On  évalue à 600 000 le nombre de ces cancers par an dans le monde. C’est un cancer fréquent en Inde et en Amérique du sud. Les hommes sont plus fréquemment touchés que les femmes. Le tabac, l’alcool et le betel sont des habitudes augmentant la fréquence de ce cancer.

10% de ces cancers soit,  60 000 par an dans le monde, sont des carcinome à cellules squameuses de l’oropharynx.  Le virus HPV a été retrouvé selon les études dans 45% à 100%  de ces cancers. C’est dans 90% des cas le HPV de type 16 qui est retrouvé, et moins fréquemment HPV-31, -33, -58, -59, -62, et -72.

Les patients chez qui étaient découvert un cancer de la tête et du cou HPV+ , c’est à dire où le virus était retrouvé, étaient en général plus jeunes et n’avaient pas les classiques facteurs de risque que sont l’alcool et le tabac. Cependant le pronostic est bien meilleur quand ce cancer est HPV+ que lorsqu’il est HPV -. Ce pronostic peut varier en fonction de la localisation exacte du cancer. C’est ce cancer qui est l’objet des articles de presse.

Les auteurs suédois formulent l’hypothèse que l’augmentation de l’incidence de ces cancers oropharyngés est liée au virus HPV. En analysant le registre suédois des cancers, il retrouvent entre 1970 et 2002 une augmentation de l’incidence du cancer de la langue HPV+, de 2,6 chez les hommes et 3,5 chez les femmes (il faut noter que le nombre global de cancers a également augmenté durée cette période, le taux de cancer du poumon a par exemple été également multiplié par 3 en France). Les données présentées par l’étude suédoise restent donc assez parcellaires, ne recouvrent pas la totalité des cancers oropharyngés, et ne constituent pas une preuve d’imputabilité. D’autres études menées aux Etats-Unis avaient retrouvé une augmentation des carcinomes cellulaires squameux de l’oropharynx mais essentiellement chez les hommes.

Les auteurs formulent l’hypothèse que les rapports sexuels oraux seraient à la source de la contamination sans mener aucune nouvelle étude et en se basant sur certaines études antérieures : En 2009, une étude publiée dans la revue, The Journal of Infectious Diseases, avaient tenté de rapprocher pratiques sexuelles et risque de contamination par le HPV : le virus HPV avait été détecté chez 4.8% de 332  patients recrutés dans un centre de consultation et chez 2.9% de 210 hommes âgés de 18–23 ans. Dans le premier groupe de 332 patients, la fréquence de la contamination par le HPV était d’autant plus augmentée que la durée de activité sexuelle était prolongée (sexe oral et vaginal). Dans le second groupe de jeunes hommes, la fréquence de la contamination par le HPV était d’autant plus grande que le nombre de partenaires sexuels avec lesquels le sexe oral avait été pratiqué, était important. Une seconde étude menée chez 248 mexicains montrait que le virus HPV pouvait être un facteur de risque du cancer de l’oropharynx.

Ainsi, la contamination d’origine sexuelle n’est en rien affirmée. Peter Cartwright, un gynécologue à la Duke University explique que la plupart des personnes sont contaminées au cours de leur vie par le HPV sans aucune conséquence et que cette contamination peut être faite par les mains, les ustensiles de cuisines ou d’autres objets portés à la bouche. Et si, en 2008, une étude retrouve effectivement un accroissement du rôle du HPV dans la survenue de cancer, les auteurs écrivent cependant ” que la relation effet-cause entre une sexualité orale et les cancers de la bouche n’est pas prouvée et plusieurs experts suggèrent qu’un mauvais lavage des mains peut également être un facteur de risque“, ceci d’autant plus que “les cancers de la gorge liés au HPV ont significativement diminué chez la femme ces 30 dernières années“.

D’autres études seront donc nécessaires avant d’incriminer formellement la sexualité orale, qui reste, et ce n’est pas une nouveauté, une voie de contamination de très nombreuses MST. Il faut donc se protéger, mais pas uniquement contre le HPV.

Sources

Oropharyngeal Cancer Epidemic and Human Papillomavirus
Torbjörn Ramqvist and Tina Dalianis
EID Journal Volume 16, Number 11–November 2010

Incidence Trends for Human Papillomavirus-Related and -Unrelated Oral Squamous Cell Carcinomas in the United States
Chaturvedi, Anil K., Engels, Eric A., Anderson, William F., Gillison, Maura L.
Journal of Clinical Oncology, Vol 26, No 4 (February 1), 2008: pp. 612-619.

CRédit Photo Creative Commons by micbaun

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