dimanche 4 décembre 2016

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Non, le virus HPV ne menace pas la sexualité orale des êtres humains

Nos amis journalistes s’en donnent à coeur joie et Docbuzz ne pouvait pas rester insensible à autant d’attaques envers la sexualité de l’être humain, à moins qu’il ne s’agissent simplement d’apeurer le benêt pour qu’il fonce chez son pharmacien préféré se procurer un vaccin ant-HPV pour une somme loin d’être modique et non remboursée par la sécurité sociale, qui plus est dans une indication non validée par une autorisation de mise sur le marché. Notre monde de communication est ainsi.

Voyons les gros titres de notre presse : “Cancers buccaux: la fellation et le cunnilingus plus dangereux que le tabac” (AFP), “Il vaut mieux fumer que pratiquer le cunnilingus et la fellation” (minutebuzz), “La fellation favorise le cancer de la gorge” (Monde actu), “Attention à la fellation et au cunnilingus !” (France Soir), “Cancer: le sexe oral plus risqué que le tabac?” (ParisMatch) avec pour sous-titre “Grâce à la vaccination, Maura Gillison pense que le nombre de cancers de la gorge dus aux HPV pourrait diminuer (la photo d’illustration est justement une photo de vaccins…)…Vous l’aurez compris, après avoir arrêté de boire, et de fumer, on veut vous priver de sexe. Entre nous, j’ai hâte de découvrir cette étude qui semble avoir comparé des être humains fumeurs et d’autres férus de cunnilingus et de fellations avec comme résultat de voir les seconds succomber dramatiquement terrassés de violents cancers oropharyngés…

On imagine facilement que tel n’est pas le cas, alors d’où vient l’info? Paris Match s’est inspiré d’un article publié en Angleterre par The Telegraph, écrit par son correspondant à Washington et citant une communication orale (c’est le cas de le dire), du docteur Dr Maura Gillison, au cours du congrès de  l’American Association for the Advancement of Science conference. L’article du Telegraph titre “Tous les garçons devraient être vaccinés contre un virus à transmsission sexuelle“, citant même le nom d’un vaccin un peu plus loin dans l’article, on ne peut pas faire plus clair. Les autres sites internet citent la dépêche AFP comme référence où simplement la communication du Dr Maura Gillison.

Maura Gillison est un chercheur travaillant à l’Université de l’Ohio, spécialisée dans les cancers de la tête et du cou et sur ses liens avec les virus HPV. Le programme du congrès de l’AAAS présente pour le dimanche 20 février 2011 une session intitulée “Oral Sex Is Sex and Can Lead to Cancer“, au cours de laquelle 3 chercheurs ont pris la paroleBonnie Halpern-Felsher, Maura L. Gillison et Diane Harper. Pourtant le congrès de l’AAAS qui édite des résumés des communications importantes sur son site internet, n’en a publié aucune concernant la présentation de Maura L Gillison, pas plus que pour les 2 autres scientifiques.

Tout semble donc parti d’une dépéche AFP (écrite en anglais) par Kerry Sheridan. En tout cas, aucune publication scientifique référencée ne fait le pendant de la communication orale du Dr Gillison, qui s’est en fait contenté de compiler à sa manières des données déjà publiées par elle-même ou d’autres scientifiques.

Lors de sa communication le Dr Gillison a avancé le chiffre de 225% d’augmentation du nombre de cancer oro-pharyngés entre 1974 et 2007 chez les hommes blancs américains, un cancer dont le risque de survenue augmente en fonction du nombre de partenaires avec lesquels un rapport sexuel oral a eu lieu aurait-elle ajouté ; le risque serait multiplié par 8 au delà de six partenaires. Le Dr Gillison dit penser que le virus HPV est responsable de cette augmentation. Elle justifie le recours à une vaccination des garçons par le fait que seulement 40% des filles sont vaccinées aux Etats-Unis. Aucun vaccin anti-HPV n’a d’indication chez le garçon aux Etats-Unis.

Pourquoi n’indiquer que des données chiffrées chez les hommes? Les virus HPV qui déclencheraient un cancer oro-pharyngé chez l’homme épargnerait-il la femme? Et pourquoi uniquement des hommes blancs? L’inclusion d’autres catégories humaines modifierait-elle ces chiffres? Sont-ils les seuls concernés par le sexe oral? Parle t-elle d’hommes ayant des relation sexuelles avec des hommes, chez lesquels aux Etats-Unis, la prévalence au HPV est proche de 100% (Etude réalisée par le Dr Joel Palefsky avec des membres de la communauté gay de San Francisco) ?

Sans publication, nous ne pouvons que poser des hypothèses. Pour croiser ces informations, Docbuzz s’est rendu sur le site de l’institut national du cancer (National Cancer Institute-US). Les résultats présentés par cet organisme officiel sont instructifs. L’âge moyen de diagnostic des cancers oropharyngés était de 62 ans entre 2003 et 2007, et l’âge moyen de décès de 67 ans. Seulement 2,3% de ces cancers sont retrouvés entre 20 et 34 ans, et 0,8% des personnes atteintes en décèdent. La femme est beaucoup moins touchées que l’homme, environ 3 fois moins. 2,5 hommes et femmes sur 100 000 décèdent par an d’un tel cancer (quand le cancer du sein par exemple touche près d’une femme sur huit…). Par ailleurs, toujours selon les données du National Institute of Cancer, la tendance de ce cancer est à la régression chez l’homme entre 1975 et 2007 (-1,2 en variation du pourcentage annuel).

La comparaison également faite par le Dr Gillison avec le cancer oropharyngé lié au tabac ne peut également qu’intriguer lorsque l’on connait les ravages qu’il provoque : “Les personnes infectées par ces virus, notamment la souche HPV-16, ont un risque de cancer oropharyngé 32 fois supérieur à celui du reste de la population, ce qui est nettement supérieur au danger représenté par le tabac, qui a seulement triplé” aurait-elle avancé. Si cette information extraite d’un article publié en 2007 et n’ayant donc rien de récent, est exacte, elle pêche par manque de précision, pouvant généré une incompréhension. Le Dr Gillson, ou tout au moins la retransmission écrite réalisée par l’AFP de ses déclarations tenterait-elles de faire croire que le HPV-16 pourrait-être plus dangereux que le tabac?

Que dit exactement la publication, qui n’est d’ailleurs pas signée du Dr Gillison? Le tabagisme augmente effectivement le risque de cancer de la tête et du cou par un facteur 3, mais à omis de dire le Dr Gillison, pour une consommation de 20 cigarettes par jour pendant plus de 45 ans, et ce risque est identique que le patient soit infecté par le HPV-16 ou non. Lorsque les auteurs de l’étude comparent le risque de cancer de la tête et du cou entre des sujets atteints du cancer (145 patients) et des sujets contrôles, ilss évaluent qu’une séropositivité pour le HPV-16 en comparaison à une séronégativité multiplie le risque par 4,5. Poussant les calculs statistiques à leurs extrêmes, les auteurs ont évalué ce risque chez les non fumeurs buvant moins de 3 verres par semaine et séropositifs au HPV-16, ce qui ne représentait plus que 29 patients de l’étude. Chez ceux-ci, le calcul statistique fait ressortir une risque multiplié par 30. De là à extrapoler ces 29 patients de plus de 60 ans à une population de jeunes hommes mineurs pour révéler au monde un risque mortel, nécessitant une vaccination salvatrice, il y a un pas certain à franchir, un pas qu’apparemment le Dr Gillison aurait franchi et tous les journalistes avec elle.

On pourrait encore ajouter que le cancer de la tête et du cou reste rare aux Etats-Unis, encore plus en France. Juste pour finir, une autre différence entre le cancer oropharyngé, dans lequel est retrouvé un virus HPV par rapport à ceux n’en contenant pas, c’est la survie. En effet, la présence d’HPV est le meilleur critère de pronostic de survie à un cancer de la tête et du cou, offrant un pronostic bien supérieur à une tumeur généré par le tabagisme. Le Dr Gillison ne pouvait pas l’ignorer, car c’est elle qui a fait l’étude. D’autres ont confirmé ces résultats (Hong et al. Human papillomavirus predicts outcome in oropharyngeal cancer in patients treated primarily with surgery or radiation therapyBritish Journal of Cancer(2010) 00, 1-8).

Source

Présentation du Dr Maura Gillison, professeur de médecine à l’Université d’Ohio, à l’Assemblée annuelle de l’Association américaine pour la promotion de la science (AAAS), Washington, 19-20 février 2011. Dépêche AFP, 20 février 2011. Version française et version anglaise.

Lack of Association of Alcohol and Tobacco with HPV16-Associated Head and Neck Cancer
Katie M . Applebaum , C . Sloane Furniss , Ariana Zeka , Marshall R . Posner , Judith F . Smith , Janine Bryan , Ellen A . Eisen , Edward S . Peters , Michael D . McClean , Karl T . Kelsey

Crédit Photo Creative Commons by Rev. Xanatos Satanicos Bombasticos (ClintJCL)
J Natl Cancer Inst 2007;99:1801–10

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