dimanche 4 décembre 2016

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Des médecins américains complices de tortures à la prison de Guantanamo

La revue médicale PLoS Medicine publie ce mois ci un article rapportant que des médecins et des professionnels de la santé mentale travaillant pour le département américain de la défense à la prison de Guantanamo Bay, ont camouflé ou évité de documenter médicalement des atteintes physiques et/ou psychologiques dont ont été victimes 9 détenus.

La prison de la baie de Guantanamo est un centre de détention américain ouvert en 2002, à un moment où George Bush était président des Etats-Unis. Et bien que le président Obama avait assuré qu’il fermerait cette prison où les droits de l’homme semble loin d’être respectés, la prison fonctionne toujours avec actuellement 172 personnes incarcérées. Les auteurs de l’article Vincent Iacopino et Stephen Xenakis sont tous deux médecins travaillant avec l’association Human Right (Droit de l’Homme).

Après l’attaque du 11 septembre 2001, le gouvernement américain autorisa très officiellement le recours “aux interrogatoires renforcés”, c’est à dire à l’usage de la torture. De tout temps, la torture a été utilisée au cours des interrogatoires. Des méthodes sophistiquées ont été imaginées pour infliger une douleur physique et psychologique maximale afin d’obtenir des informations ou des aveux. Pourtant, la torture est interdite par une loi internationale et par des lois nationales dans la majorité des pays du monde. L’article 5 de la déclaration des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies, adoptée en 1948 stipule que “Personne ne peut être soumis à la torture ou à un traitement cruel, inhumain ou dégradant”. Les nations Unis  affirment également que la torture est un crime qui ne peut jamais être justifié.

Pourtant le gouvernement américain en août 2002 a défini que le waterboarding, la simulation de noyade, la nudité forcée, la privation de sommeil, les températures extrêmes, le maintien dans des positions stressantes et le maintien en isolation étaient des techniques “sans danger, légales, éthiques et efficaces” pour mener un interrogatoire renforcé. La publication récente de documents classifiés et de publications non gouvernementales a apporté la preuve que des médecins et d’autres personnels de santé ont joué un rôle dans la standardisation et la mise en place des tortures menées par les Etats-Unis. Des documents déclassifiés ont montré que les tortures psychologiques de certains détenus étaient menées par du personnel médical afin d’identifier les failles psychologiques des détenus. Le Bureau des Services Médicaux (Office of Medical Service (OMS)) de la CIA a formé un personnel spécifique pour mener les interrogatoires ; leur rôle actif dans la pratique de la torture est dorénavant bien documenté.

Jusqu’alors, peu était connu sur le rôle joué par les médecins américains stationnés à Guantanamo. Les deux auteurs ont eu accès à de nombreux documents concernant en particulier 9 détenus de Guantanamo et ont analysé l’ensembles des rapports les concernant. Les 9 détenus étaient des hommes, âgés en moyenne de 33 ans et incarcérés à Guantanamo depuis 2002, pour une durée moyenne de 7 années. Ils ont tous témoigné à leur avocat ou à des expert médicaux non gouvernementaux, de tortures infligées sur une période de plusieurs mois à plusieurs années. Ils ont subi en moyenne chacun huit techniques de tortures différentes (certain, cinq et d’autres onze), parmi lesquelles on retrouve la privation de sommeil, la nudité forcée, l’exposition à des températures extrêmes, des menaces graves, des passages à tabac jusqu’à perte de conscience et/ou fracture osseuse, des attaques sexuelles avec simulacre de viol, des simulations d’exécution, des simulations de disparition, des simulations de noyade, des asphyxies par l’eau, l’exploitation de la foi religieuse (insultes religieuses, marcher sur le coran des détenus, jeter au sol le coran des détenus, écrire des insanité dans la coran des détenus, le mettre au contact d’ordures…), auxquelles se rajoute d’autres formes de maltraitances (cracher dans le repas des détenus, montrer des images pornographiques, péter au visage des détenus, interdire l’accès aux toilettes, utiliser les détenus comme une éponge humaine pour nettoyer le sol…), démontrant que les tortures pratiquées vont même au delà de ce que le gouvernement américain avait déjà illégalement autorisé aux yeux du droit international. Cinq détenus ont dit avoir perdu conscience pendant les interrogatoires et sept on fait parti de ceux ayant mené une grève de la faim pour protester contre les tortures. Deux ont alors reçu de force des perfusion intraveineuse et une nourriture par sonde gastrique.

Les dossiers médicaux des 9 détenus montre qu’à de multiples occasions, ils ont été en contact avec des médecins de la base de Guantanamo pour des problèmes médicaux : éruptions cutanées, perte de poids, diarrhée, hémorroïdes, ulcère, infections respiratoires, gingivites…Chaque détenus à cumuler en moyenne 9 problèmes médicaux au cours de leur incarcération. Pour 3 détenus, les dossiers médicaux témoignent de blessures pouvant faire suite aux tortures dont ils étaient l’objet : contusion, fracture osseuse, lacérations, lésion nerveuse, sciatique. Les causes de ces blessures n’étaient pas mentionnées dans les rapports des médecins militaires. Un autre dossier rend compte par exemple de la bonne santé du détenu, compatible avec une poursuite des interrogatoires renforcés malgré plusieurs pertes de connaissance. Le dossier médical d’un détenus rapportant une sciatique aiguë, a été utilisé pour le maintenir dans des positions douloureuses.

Alors que l’ensemble des dossiers médicaux ouverts à l’arrivée des détenus rapportent l’absence de symptôme psychologique, apparaissent par la suite dans les dossiers des 9 détenus l’apparition de cauchemars (5), d’idées suicidaires (3), de dépression (2), d’hallucinations auditives et visuelles (3), de tentatives de suicide (2), d’anxiété et de claustrophobie ( 2), de perte de la mémoire et de la concentration (1) et d’état dissociatif (2). Et bien que 7 des détenus aient reçu un diagnostic de stress post traumatique, qui se défini par l’association de cauchemars, de dissociation de la personnalité, de difficultés mnésiques et de la concentration, aucune prise en charge médicale véritable n’a été effectuée. Pour un des détenus présentant ces signes cliniques qui s’associaient en plus avec des idées suicidaires et des symptômes dépressifs, le rapport médical stipule qu’on lui a conseillé de” se relaxer quand les gardes deviennent plus agressifs”.

Les experts non gouvernementaux qui ont étudié les documents des 9 détenus soutiennent que leur état physique et psychologique était hautement compatible avec les conséquences des tortures physiques et psychologiques qui leur furent infligés. Pour les 9 détenus, les experts posent un diagnostic de dépression majeure et de stress post traumatique.

Dans un cas, un document non classifié révèle une collaboration précise sur les techniques d’interrogatoires et les méthodes de tortures à infliger à un détenu. Dans un autre cas, les conclusions des psychologues qui ont examiné un détenu et identifié des vulnérabilités, ont apporté des conseils à ceux menant les interrogatoires renforcés afin d’amener le détenu à craquer psychologiquement.

L’étude précise de l’ensemble des documents et des témoignages des 9 détenus par des experts non gouvernementaux confirment que les médecins et le personnel médical en charge des troubles psychologiques n’ont jamais cherché à identifier clairement les causes des troubles dont souffraient les détenus et que dans certains cas, ils les ont camouflé sous la dénomination de ” trouble de la personnalité” ou de “stress lié à l’emprisonnement”. Chacun des cas est compatible avec la définition de la torture telle qu’elle est stipulée dans la déclaration des Nations Unies. Au moins dans un cas, une collaboration active du personnel médical a pu être identifié dans la planification et la réalisation de tortures.

La réalisation et/ou la dissimulation d’acte de tortures sont injustifiable pour tout médecin, personnel médical qu’il soit militaire ou non. Pourtant, la preuve est apportée que des médecins et des personnels de santé du département de la défense américaine ont négligé ou camouflé des actes de torture. L’étendue exacte de la collaboration des médecins dans la pratique de la torture telle qu’elle est menée par les troupes américaines ne sera pas exactement connue avant qu’une commission d’enquête puisse avoir accès à l’ensemble des documents aujourd’hui classifiés. Pour conclure les auteurs précisent que ” tant qu’une telle investigation n’a pas été menée et que ceux coupables d’acte de torture en supportent toutes les conséquences, l’intégrité des médecins et des professions de santé est compromise”.

Source

Medical Complicity in Torture at Guantánamo Bay: Evidence Is the First Step Toward Justice
The PLoS Medicine Editors
PLoS Medicine: Editorial, published 26 Apr 201110.1371

Neglect of Medical Evidence of Torture in Guantánamo Bay: A Case Series
Vincent Iacopino, Stephen N. Xenakis
PLoS Medicine: Research Article, published 26 Apr 201110.1371

Crédit Photo Creative Commons by habacuc_1988

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