Lundi 28 juillet 2014

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C’est au cirque que débuta l’histoire de l’anesthésie

En 1844, Horace Wells est un jeune dentiste de 29 ans. Le 10 décembre de cette même année, au matin, il ne sait pas encore que la lecture du Hartford Courant, le journal local, va bouleverser sa vie. Il est attiré par une publicité qui prétend que le “Professeur Gardner Quincy Colton”, artiste dans un cirque récemment installé en ville, fera le soir venu, une démonstration de son gaz hilarant. Horace Wells est dans l’assistance. Lorsque le Professeur fait appel à des volontaires, Horace monte sur l’estrade pour tester ce fameux gaz. Il en aspire une bouffée, ressent une curieuse sensation de vertige et de bien être, puis reprend vite ses esprits. Un de ses amis, Samuel, monté avec lui sur l’estrade teste également le fameux gaz; il se met à gambader et se cogne violemment la cheville. Son sang coule, tout le monde a entendu quelque chose se briser, mais Cooley chante, semblant totalement indifférent à sa blessure. “Je crois que l’on pourrait arracher une dent ou même couper une jambe sans souffrance si l’on fait inhaler ce gaz aux patients”, confie t-il alors à un autre amis présent à ses côtés. Il n’aura dès lors de cesse de vouloir démontrer les bénéfices thérapeutiques de ce gaz.

Celui-ci a en fait été inventé par un révérend anglais du nom de Joseph Priestley, découvreur du gaz carbonique, le dioxyde de carbone, en 1772, de l’oxygène et de l’oxyde d’azote, obtenu en aspergeant de la limaille de fer avec de l’acide azotique, dont il tire le protoxyde d’azote. Il identifiera rapidement les propriétés euphorisantes du protoxyde d’azote, baptisé plus tardivement “gaz hilarant”, par un apprenti de pharmacie, Humphry Davy,  qui avait réussi à en fabriquer, l’avait testé sur lui-même. Souffrant d’une rage de dent, Davy constate un grand soulagement en inhalant le gaz. Nombreux sont ceux qui tentent alors l’étrange inhalation. Davy propose dans un ouvrage intitulé “Vapeurs médicinale” de l’employer contre “la douleur chirurgicale, là où n’y a pas lieu de redouter une trop grande effusion de sang”. Mais cet intérêt suscite aussi la jalousie et des voix s’élèvent contre le charlatanisme de Davy et les dangers du gaz qui ralenti le pouls et cause des vertiges, contraignant Davy à suspendre ses travaux.

En 1821, un médecin, Henry Hickman, réussi à endormir des animaux avec du protoxyde d’azote pur et à les opérer sans qu’ils ne ressentent de douleurs. Présentant ses travaux à l’académie de médecine en 1824 puis en 1828, la communauté médicale reste sourde à ses résultats expérimentaux.

Mais revenons à Horace Wells. Le gaz hilarant était donc resté cantonné à une utilisation dans des spectacles de cirques et de foires. Horace Wells, peu après le spectacle du 10 décembre 1844, reçoit chez lui le “Professeur”. Wells demande à son assistant de lui arracher une dent. Il s’installe dans un fauteuil, inhale profondément le gaz et subitement s’endort. Son assistant s’exécute et arrache la dent. Wells dors toujours. La méthode fonctionne. Wells va dès lors l’appliquer à ses propres patients. Les patients viennent de loin pour bénéficier de soins sans douleur.

Il faut imaginer ce que furent les opérations chirurgicales avant l’anesthésie : des chirurgiens en redingote, aux mains nues munies de scalpels, et au tablier rapidement taché de sang, un patient maintenu de force sur une table d’opération qui a pu recevoir un peu d’opium et d’alcool. Le geste opératoire doit être rapide, toujours superficielles. décider à faire partager sa découverte, Wells se rend à Boston où grâce à l’entremise d’un ami dentiste William Morton, il rencontre, au Massachusetts General Hospital, un chirurgien John Warren, qui a lui même tout tenter pour réduire les douleurs de ses patients mais sans succès. Le 20 janvier 1845, dans une salle d’opération de l’hôpital, Wells présente ses travaux à l’assistance. Il veut faire un test mais aucun patient n’est prévu ce jour. Un jeune homme obèse souffrant d’une rage de dent accepte d’être soigné après utilisation du gaz. Il s’assied, inhale le gaz et s’endort, mais alors que Wells tente d’arracher la dent malade, le jeune homme hurle, se relève brutalement. C’est un échec public. Wells se retire, humilié.

Pourtant, son ami William Morton sait que Wells a raison et va lui poursuivre les recherches. Il s’oriente alors vers l’utilisation de l’éther et met au point un dispositif d’inhalation pratique. Devant témoin, il extrait la dent douloureuse d’un professeur de musique de Boston après l’avoir endormi à l’aide de l’éther. Son patient se réveille sans avoir rien ressenti et accepte de signer une attestation que lui tend Morton. Morton se rend au Daily Journal où il fait alors publier un  article relatant ce succès. Voulant tirer parti de sa découverte, reste à Morton de tenter de convaincre les chirurgiens. Il retourne au Massachusetts General Hospital et convainc John Warren de tenter une nouvelle expérience qui aura lieu le 16 octobre 1846.

Le patient est un imprimeur de 20 ans, chez qui Warren souhaite extraire une tumeur vasculaire au coin de la mâchoire gauche. Morton arrive en retard. Il installe son dispositif d’inhalation et explique au patient comment respirer profondément par la tubulure. Le patient s’endort. Warren agit, incise, ligature les vaisseaux, réduit la tumeur. L’opération dure 25 minutes. Le patient se réveille et est sorti du bloc. Un second patient qui doit être traité pour une affection e la colonne vertébrale à traiter par des pointes e feu préparées au fer rouge, le remplace. Il est endormi et opéré. Nouveau succès. Un pas immense vient d’être franchi : la chirurgie sans douleur existe donc vraiment. Le lendemain, une nouvelle opération est réalisée. Le Dr Oliver Holmes invente le mot “anesthésie” qui signifie insensibilité.

Horace Wells quant à lui est resté ignorant des progrès réalisés par Morton jusqu’à ce que celui-ci lui propose de diffuser sa propre technique, ce que Wells refuse, ulcéré. Parti en France, Wells en revient avec le chloroforme utilisé par James Simpson, un obstétricien. Wells l’expérimente encore sur lui-même, combine éther et chloroforme et devient dépendant. Il se suicidera à New York, après une lente descente aux enfers de la toxicomanie, en prison, où il fut incarcéré pour l’agression d’une prostituée, le 24 janvier 1848.

Tentant de conserver le secret de son anesthésique, Morton le baptise le létheon, “oubli” en grec. Il dépose un même un brevet pour son appareil mais devra finalement se résoudre à avouer que son gaz n’est autre que l’éther sulfurique rectifié, découvert 400 ans plus tôt pas un botaniste allemand. L’utilisation de l’anesthésique se répand dans le monde entier. En France, c’est le chirurgien Antoine-Joseph de Lamballe  qui opère à l’hôpital Saint Louis le premier patient sous anesthésie, le 22 décembre 1846.

 

Source

La singulière découverte de l’anesthésie
Patrick Berche , Jean-Jacques Lefrère
La Presse Médicale Volume 40, numéro 2 pages 185-192 (février 2011)

Crédit Photo : Dr. William Thomas Green Morton, a Boston dentist, at the Massachusetts General Hospital on October 16, 1846. During this demonstration, Dr. John Warren excised a maxillofacial lesion from a patient anesthetized by Dr. Morton in a hall that later became known as the Ether Dome.

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