vendredi 30 septembre 2016

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Infection alimentaire à E. Coli entéro-hémorragique : Pourquoi ma femme a t-elle jeté les concombres à la poubelle?

La bactérie Escherichia Coli fait largement parler d’elle depuis quelques semaines. Avec ce recul, on se rend déjà compte des erreurs commises après que les responsables de la santé allemande et de la Commission Européenne aient injustement accusé les concombres espagnols d’être une source de contamination, une accusation qui a provoqué une panique chez les consommateurs, visiblement insuffisamment informés des voies de contamination par l’Escherichia Coli. Suite à ça, ma femme a jeté quatre concombres à la poubelle.

Les bactéries repérées dans le nord de l’Allemagne sont des E. Coli particuliers, plus agressifs que les autres, dit E. Coli entero-hémorragiques car ils sécrètent une toxine aux conséquences potentiellement dramatiques chez 10% des personnes contaminées. Selon une information de l’OMS, la souche d’E. Coli incriminée n’avait jamais été repérée auparavant, il s’agit d’un E. Coli Entero- Hémorragique sérotype O104 :H4 (rare), productrice de vérotoxine 2a. Ces bactéries provoquent des diarrhées hémorragiques, et un syndrome hémolytique et urémique capable d’altérer la fonction des reins et d’entrainer la mort. Le 2 juin, 18 personnes seraient décédées en Allemagne. Les hôpitaux du nord du pays sont submergés.Les victimes sont plus fréquemment des femmes jeunes alors que classiquement cette bactérie s’attaque aux jeunes enfants de moins de 10 ans. Depuis le 2 mai jusqu’à ce jour, l’Institut Robert Koch rapporte 1064 cas d’infection à E. Coli Entero-Hémorragique (ECEH) dont 470 cas de SHU.Les cas sont survenus principalement dans le Nord de l’Allemagne mais des cas ont également été rapportés dans le Sud et dans l’Est du pays. Des cas confirmés en lien avec un séjour en Allemagne ont été rapportés dans différents pays : Des cas d’infections à E. Coli Entero-Hémorragique non compliquées ont été retrouvées dans différents pays: 24 en Suède, 1 au Royaume- Uni et 1 en république Tchèque Tchèques. Quinze cas de syndrome hémolytique et urémique ont été recensés en Suède causant la mort d’une personne, 3 ont également été constatés aux Pays-bas et 2 au Royaume-Uni. Des cas suspects non confirmés sont en cours d’investigation en Autriche, Suisse, Norvège, Etats-Unis (3 cas), Espagne, et en France. Un cas a également été identifié au Danemark mais cette fois sans lien avec l’Allemagne.

Les Escherichia Coli ont pour réservoir les estomacs des bovins. Ils sont ainsi capables de contaminer la viande, le lait, les légumes si les excréments des bovins sont épandus dans les champs. Ils contamineront l’homme par voie alimentaire puis par voie interhumaine, la fameuse voie féco-orale. Ce que vit l’Allemagne n’est pas une première avec chaque fois les mêmes erreurs reproduites.

Entre le 19 Aout et le 5 septembre 2006, 199 personnes de 26 états américains ont été contaminés par un Escherichia Coli entéro-hémorragique (057). On accusa d’abord les hamburgers, la viande hachée étant une source importante de toxi infection alimentaire, puis l’eau municipale, puis le cidre, puis l’eau du lac où des personnes infectées avaient nagé, puis le centre hospitalier, puis les animaux du zoo et enfin les épinards. Ces épinards montrés du doigt, étaient soit des épinards frais soit des épinards en sachet. 102 personnes (51%) ont du être hospitalisées dont 31 (16%) ont eu un syndrome hémolytique et urémique ou un purpura thrombopénique qui atteindra lui 29% des enfants malades, 8% des adultes et 14% des plus de 60 ans contaminés. Trois personnes décédèrent, deux adultes et un enfant de 2 ans. La bactérie Escherichia Coli fut finalement isolée sur 13 sachets ouverts d’épinards consommés par les patients, dont 10 avaient été conditionnés le même jour par la même entreprise. Les analyses de ces germes montrèrent qu’ils étaient bien les mêmes que ceux touchant les malades. L’épidémie fut contrôlée au niveau national avec une interdiction de consommer des épinards frais et tous les sachets d’épinards fabriqués par la société Natural Selection Food, fut rappelés. Les autorités retrouvèrent finalement la source du germe : il fut isolé du fumier d’une des 4 fermes suspectées d’être à l’origine de la contamination. Depuis 1993, il y avait déjà eu 26 contaminations de la sorte liées à un Escherichia Coli, touchant l’homme après consommation de légumes à feuilles. Ces germes sont fréquemment mis en cause dans les diarrhées touchant les voyageurs, liées à une contamination d’aliments ou d’eau. Aux Etats-Unis, il est estimé que 110 000 personnes sont contaminés chaque année par un Escherichia Coli entéro-hémorragique  producteur de toxine qui cause environ 80 décès annuels.

La question fondamentale est de comprendre comment dans un pays ou les règles d’hygiènes sont appliquées, tout comme actuellement en Europe et en particulier à Hambourg, d’aussi nombreuses contaminations peuvent apparaitre. En fait l’industrialisation est en cause. Si auparavant, de la viande hachée était contaminée chez un boucher qui avait abattu une bête, aujourd’hui, la viande d’un animal contaminé rejoindra celle de centaines d’autres bêtes dans un lot industriel qui sera ensuite distribué aux quatre coins du pays voir exportés, multipliant le nombre de possibilités de contaminations. De plus, l’alimentation par le maïs, en augmentant l’acidité gastrique des bovins, favorise la colonisation de leurs intestins par des E. Coli entéro-hémorragiques, ce qui n’arrivait pas avec une alimentation naturelle dans les pâturages : on estime que 2 à 3% des bovins sont contaminés au moment de leur abattage. Le mélange des viandes de centaines d’animaux démultiplie le risque pour le consommateur final. Une autre source de contamination provient du fumier. L0 aussi le mélange du fumier contaminé par quelques animaux avec celui de l’ensemble du troupeau augmentera la diffusion des germes. Ce fumier est parfois utilisés dans les champs mais peut aussi être stocké dans de vastes endroits à l’air libre, ou des pluies favoriseront le ruissellement vers les champs, les rivières, les lacs, créant un risque de contamination humaine par l’eau.

Si les infections à Escherichia Coli proviennent donc principalement de la viande, 25% proviennent de légumes non cuits, les laitues, les épinards, les choux ou les tomates. Quelques cas liés à du cidre réalisé avec des pommes contaminées après avoir touché le sol enrichi en fumier contaminé ont été rapportés. La contamination de la peau des vaches, toujours à partir de leurs excréments peut également expliquer des contaminations du lait. Si de gros progrès ont été fait pour réduire le risque de contamination par la viande, ces efforts n’ont pas été faits pour réduire la contamination par les légumes. Et même si les légumes doivent être lavés par les industriels avant d’être mis en paquet, ce lavage n’élimine pas les bactéries. Un lavage abondant est donc obligatoire à la maison, même si le légume sera épluché comme peut l’être le concombre.

Une des solutions proposée par les industriels est l’irradiation des légumes, une méthode approuvée aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. Si cette méthode est fiable, elle n’est pourtant pas extensivement répandue du fait de la peur existante dans la population des conséquences des radiations. Selon le CDC d’Atlanta, irradier les légumes avant leur consommation pourrait éviter 50 000 hospitalisations et plusieurs centaines de morts par an aux Etats Unis.

Il existe quelques recommandations qui resteront indispensables même lorsque la source de la contamination allemande sera identifiée : Une stricte hygiène des mains, particulièrement avant et après la manipulation de viandes ou légumes crus, chauffer le lait cru jusqu’à ébullition, cuire les steaks de bœuf avec le maintien à cœur pendant le 2 minutes, bien laver les surfaces de travail, les plats et les aliments.

Donc, en fait, ma femme n’aurait pas du mettre les concombres à la poubelle…

Source

Don’t Eat the Spinach — Controlling Foodborne Infectious Disease
Dennis G. Maki, M.D.
N Engl J Med 355;19 november 9, 2006

Outbreak of haemolytic uraemic syndrome in Germany
OMS

Bulletin Hebdomadaire International N°297 25 mai au 31 mai 2011


Crédit Photo Creative Commons by sancho_panza

 

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