samedi 3 décembre 2016

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Pollutions mortelles pour les 400 000 habitants de l’Etang de Berre : leucémie +250%, infarctus +54%

Le pourtour de l’Étang de Berre est une zone densément peuplée, qui regroupe 29 communes et compte 400 000 habitants, où de nombreuses industries ont été installées depuis plus de 50 ans. La zone Fos-Étang de Berre est ainsi la zone industrielle la plus importante de la région Paca, regroupant sur plusieurs sites, un important complexe pétrochimique et sidérurgique. Les industries émettent de nombreux polluants atmosphériques qui en font une des zones les plus polluées en France.  430 installations classées pour la protection de l’environnement et plus de 60 % des établissements classés Seveso II « seuil haut » que compte la région Paca. Parmi ces établissements Seveso II, plus de la moitié (59 sur 82) sont dits « à seuil haut » parce qu’ils utilisent et stockent des matières dangereuses.

Les principaux secteurs d’activités concernés sont le raffinage pétrolier (Total, Esso…), la chimie organique (Naphtachimie, Arkema, Ineos…), la sidérurgie (Ferifos, Arcelormittal…) et la construction aéronautique (Eurocopter, Dassault Aviation). La majorité des industries est regroupée sur quatre sites principaux : Berre-l’Étang, Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône, le quartier de Lavéra à Martigues et celui de la Mède à Châteauneuf-les-Martigues.

il faut ajouter à cette pollution industrielle, une pollution automobile forte : Les émissions liées au trafic routier, maritime et aérien sont importantes en raison des nombreuses infrastructures présentes sur le territoire de l’Étang de Berre et ce territoire est traversé par un réseau routier et autoroutier particulièrement dense qui supporte un fort trafic de poids lourds lié aux flux interrégionaux et aux dessertes des zones industrielles, du grand port maritime de Marseille (GPMM)et de l’aéroport Marseille-Provence.

Les principaux polluants émis autour de l’Étang de Berre sont le dioxyde de soufre (SO2), le monoxyde et le dioxyde d’azote (NO et NO2), les particules et les métaux lourds qu’ils contiennent tel que l’ Arsenic (As), Cadmium (Cd), Nickel (Ni) et Plomb (Pb)), le monoxyde et le dioxyde de carbone (CO et CO2) et les composés organiques volatils non méthaniques (COVnm) dont le benzène.

La zone de l’Étang de Berre et de l’ouest des Bouches-du-Rhône représente à elle seule près de 80 % des émissions en dioxyde de soufre (SO2) du département, 80% des particules PM10 du département, 70 % des émissions de PM2,5 et 60 % des émissions de monoxyde et de dioxyde d’azote (NO et NO2),de  monoxyde et le dioxyde de carbone.

Le bilan de la surveillance de la qualité de l’air indique que les niveaux de SO2 mesurés sont les plus élevés de la région Paca : En 2008, toutes les stations de la zone d’étude ont dépassé le seuil de recommandation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 20 μg/m3 en maxima des concentrations moyennes journalières. Pour les concentrations de PM10, la moitié des stations dépassaient l’objectif de qualité de 30 μg/m3 et une station a atteint la valeur limite de protection pour la santé.

Ces émissions polluantes sont la cause de nombreuses interrogations de la part de la population, des élus et d’associations de médecins dont la principale attente est de connaître les effets de la pollution atmosphérique d’origine industrielle sur leur état de santé. Un premier bilan réalisé en 2006 faisait état d’une mortalité élevée notamment en population générale pour les pathologies respiratoires et l’ischémie cardiaque dans quelques cantons du pourtour de l’Étang de Berre et d’une surmortalité par cancer de la vessie, du poumon et de la plèvre chez les hommes du bassin d’emploi de Fos-sur-Mer par rapport à la métropole. La consommation d’antiasthmatiques est élevée par rapport au reste du département : Les enfants scolarisés en primaire âgés de 10-11 ans ont des excès de symptômes bronchiques et oto-rhino-laryngologiques (ORL) en lien avec une augmentation des niveaux moyens journaliers de SO2 et de NO2.  Environ 20 % des enfants enquêtés souffrent de rhume des foins, 11 % de rhinite per annuelle et 10 % d’asthme.

Une étude épidémiologique a donc été lancé pour évaluer l’impact de cette pollution sur une population relativement jeune avec une proportion de personnes âgées de 65 ans et plus inférieure à celle de la région (14,8 % vs 19 %).

Principaux résultats :

Les pathologies cardio-vasculaires (augmentation du nombre d’infarctus), les cancers  des poumons, de la plèvre, et de la vessie comme les leucémies aiguës sont significativement augmentées chez les hommes vivant autour de l’étang de Berre.   Le risque d’être hospitalisé pour une leucémie aiguë est 2,5 fois plus élevé (plus 250%) chez les hommes exposés à des niveaux de SO2 élevés par rapport à ceux exposés aux niveaux de référence.
Les femmes exposées à des niveaux moyens ou élevés de SO2 présentent respectivement 38% et 54 % d’excès de risque d’être hospitalisées pour un infarctus du myocarde par rapport à celles exposées aux niveaux de référence.

Les zones marrons claires et marrons  foncées montrent une augmentation
du risque de cancers et de leucémie

Les insuffisances de l’étude

Seulement deux polluants analysés

Les résultats présentés sont ceux que retrouvent les scientifiques lorsque “l’exposition de la population des communes est estimée à partir de deux polluants”, deux polluant seulement (SO2 et particules), ce qui “constitue une limite en regard du nombre important de polluants émis” soulignent les auteurs,  “La population est exposée à un cocktail de polluants qui ne sont pas tous mesurés”.
En particulier l’impact les produits chimiques cancérigènes n’a pas été évalué : “Parmi les polluants recensés, certaines substances chimiques sont des cancérogènes avérés (benzène, 1.3-butadiène) ou possibles (1.2-dichloroéthane) pour l’homme. Le benzène en particulier est reconnu comme facteur de risque pour les leucémies myéloïdes aiguës aux niveaux d’exposition rencontré en milieu professionnel” (…)”les personnes travaillant sur les sites industriels peuvent être exposées à des produits répertoriés comme cancérigènes avérés comme le benzène ou le 1.3-butadiène, qui sont reconnus pour leurs effets délétères sur le système hématopoïétique et comme facteur de risque de leucémies aiguës“. Pourquoi aucun de ces polluants n’a été pris en considération dans l’étude d’impact?

Une période d’analyse insuffisante

Mais ce n’est pas le seul point réducteur :  l’estimation de l’exposition a été réalisée uniquement pour l’année 2008 et est donc limitée dans le temps, n’évaluant pas le nombre de personnes décédées du fait d’infarctus, de cancers pulmonaires et de leucémies sur les 50 dernières années à cause de l’étang de Berre. Aucune projection à 10 ans ou 20 ans n’est non plus réalisée, si rien ne change sur l’étang de Berre.

Des indicateurs parfois obsolètes

Et concernant l’impact sur les voies respiratoires, de mauvais indicateurs ont été sélectionnés, pouvant expliquer les résultats négatifs;  les auteurs le reconnaissent : “L’absence de résultats significatifs obtenus pour les hospitalisations pour pathologies respiratoires nous conduit à nous interroger sur l’intérêt d’un indicateur d’hospitalisation pour les pathologies respiratoires pour étudier les effets de la pollution atmosphérique (…). Des études utilisant d’autres indicateurs pour les pathologies respiratoires comme les passages aux urgences pour crises d’asthme ou un indicateur de crises d’asthme en médecine de ville seraient plus pertinentes“. Par ailleurs, le choix d”évaluer l’impact des particules PM10 et non pas des PM2,5, reconnues avoir un effet direct sur la mortalité sous-estime les conséquences sanitaires de la pollution atmosphérique.

Conclusion de auteurs :

“Un faisceau d’éléments cohérents nous conduisent à considérer ces résultats comme des effets sanitaires plausibles du mélange de polluants issus des industries et des autres émetteurs présents sur la zone d’étude : Cette étude souligne qu’en termes de morbidité hospitalière, la situation sanitaire de la population exposée à la pollution atmosphérique d’origine industrielle n’est globalement pas préoccupante pour les pathologies respiratoires et pour les cancers” écrivent les auteurs recommandant cependant un accroisssement des surveillances des cancers. Ils font plusieurs recommandations qui mettent en lumière les insuffisances de l’étude:

-Mise en oeuvre d’actions permettant de diminuer les émissions de certains polluants (SO2, des particules d’origine industrielle et composés cancérigènes).
– Diminuer les émissions des particules liées au trafic routier
-Sensibiliser les médecins du secteur à l’importance de la prévention des maladies cardio-vasculaires particulièrement chez les femmes.
– Informer les patients présentant une pathologie cardiaque ou chronique telle que le diabète des méfaits de la pollution atmosphérique et des mesures à prendre en cas de forte exposition.
– Sensibiliser les médecins et les médecins du travail aux risques cancérogènes liés à l’exposition professionnelle
– Accroître la surveillance des leucémies chez les travailleurs comme les retraités du secteur, le rôle des facteurs de risques professionnels étant souvent ignoré surtout lorsque le cancer survient après la cessation d’activité.
– Mieux caractériser l’exposition au PM2,5. Les excès de risques d’hospitalisations cardio-vasculaires associés aux niveaux de PM2,5 sont en général plus élevés que pour les niveaux de PM10.
– Poursuivre la surveillance des indicateurs d’hospitalisations et des passages aux urgences pour les pathologies ischémiques cardiaques.

Au total : L’étang de Berre est une des zone les plus polluées de France où la pollution atmosphérique le dispute aux rejets de produits cancérigènes. En utilisant seulement deux indicateurs, les auteurs retrouvent déjà une augmentation des infarctus jusqu’à plus 54% et un accroissement de 250% des leucémies. Comment peut-on juger ces résultats “peu préoccupants” sinon en voulant minimiser les risques auxquels sont soumis, hommes, femmes et enfants? A quand une véritable étude prenant en compte tous les polluants, basée sur des critères internationalement reconnus comme fiables et menée par une équipe indépendante de l’état et des ministères qui ont autorisé cette accumulation inédite d’industries polluantes au bord d’un étang et au milieu de 400 000 habitants?

Source

Pollution atmosphérique et hospitalisations pour pathologies cardiovasculaires et respiratoires, et pour cancers dans le secteur de l’Étang de Berre, 2004-2007.
Pascal L, Stempfelet M, Goria S, Lasalle JL, Pascal M, Declercq C.
Saint-Maurice: Institut de veille sanitaire; 2011. 65 p.

Crédit Photo Creative Commons by Andy Hawkins

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