samedi 3 décembre 2016

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Des milliers d’êtres humains victimes d’une expérimentation américaine secrète au Guatemala

Le président de la commission américaine de bioéthique a publié un rapport reconnaissant la réalisation d’expérimentations humaines au Guatemala entre les années 1946 et 1948 : au cours de ces expérimentations, au moins 1300 hommes, femmes et enfants ont été délibérément contaminés par des maladie sexuellement transmissibles, en particulier par la syphilis et les gonocoques.

Le président Barack Obama, le ministre américain de la santé, Kathleen Sebelius, et la secrétaire d’état, Hillary Clinton, ont officiellement présenté leurs excuses au président du Guatemala après que cette acte odieux commis par des médecins ait été révélés au monde par le travail de Susan Reverby, une historienne de l’université de Wellesley au Massachusetts.

Tout commence lors de la seconde guerre mondiale avec l’entrée en guerre des Etats-Unis. Le département des maladies vénériennes s’inquiète alors du grand nombre de soldats qui risquent d’être infectés par des MST, estimant par exemple qu’environ 350 000 hommes souffriront d’une gonorrhée, entrainant une perte de 7 millions de jours de présence par an, l’équivalent du blocage total de deux divisions blindées, avec un coût thérapeutique de 440 millions de dollars d’aujourd’hui.

Aussi, plusieurs scientifiques décident qu’il est nécessaire d’agir et de trouver des thérapeutiques évitant une telle hécatombe. Un protocole d’étude est finalement approuvé. Il requiert des cobayes humains. Deux types de traitements sont planifiés, des antibiotiques sulfamides pris per os et un traitement local par agents chimiques. A l’époque, le président de l’American Medical Association, le Dr. James E. Paullin, s’inquiétait que des détails de l’expérimentation puisse “tomber entre les mains d’un avocat peu scrupuleux” et que les accords signés par les «patients» ne constituent alors plus une barrière légale suffisamment solide. C’est une des raisons pour lesquelles une étude «pilote» sera réalisée au sein d’un pénitencier d’état. En septembre 1943, les Docteurs John f. Mahoney, Cutler, et Henrik Blum débutent alors une expérimentation sur le sol américain dans le pénitencier de Terre Haute. Les 241 prisonniers “volontaires” qui ont “donné” leur accord subissent des tentatives répétées d’infections par des gonocoques prélevés chez des prostituées. Pour leur participation et leur patriotisme, ils recevront 100 dollars. L’étude s’achèvera en 1944 en ne donnant aucun résultat, en particulier parce que les scientifiques ne parviennent pas à contaminer les prisonniers : “des efforts ont été réalisés pour reproduire une infection expérimentale par les gonocoques chez ces volontaires de toutes les manières possibles exceptée l’inoculation par injection intra-urétrale de pus prélevé directement au niveau du vagin ou de l’urètre de femmes infectées ou encore par la contamination naturelle par un rapport sexuel” rapporte un document. L’étude est néanmoins publiée en janvier 1946 dans la revue médicale American Journal of Syphilis and Gonorrhea. Les scientifiques retiennent deux choses : en premier que lieu la meilleure méthode pour contaminer un homme par une MST consisterait à lui injecter directement du pus dans l’urètre et enfin que des individus ayant déjà été infectés sont plus difficiles à ré-infecter.

Parallèlement, une autre étude menée par les Dr Mahoney et Moore, incluant 1400 patients, permet en 8 mois de démontrer l’efficacité de la pénicilline dans le traitement de la syphilis. En 1944, l’armée américaine adopte ce traitement. Mais des questions demeurent. Les patients traités sont-ils immunisés pour toujours? La maladie a t-elle totalement disparue après l’utilisation de la pénicilline (la syphilis est une maladie donnant des complications à long terme)? Les scientifiques espèrent donc trouver une méthode pour prévenir la contamination syphilitique. Pour cela, ils pensent qu’une solution d’orvus-mapharsen composée d’1% d’orvus [alkyl aryl sulfate] et de 0.15% de mapharsen en solution aqueuse, appliquée après un rapport sexuel, pourraient être efficace. Les Docteurs Mahoney et Cutler voulaient mener cette étude chez l’homme. Ils vont avoir l’occasion de le faire au Guatemala de 1946 à 1948.

Un comité de 11 membres dirigé par le Dr Joseph Moore de la Johns Hopkins University va superviser les études cliniques au Guatemala. Les études reçoivent un financement officiel de 110 450 dollars. Elles peuvent débuter en avril 1946. Le Dr Cutler arrive au Guatemala en août 1946. Les autorités sanitaires et le ministère de la santé du Guatemala apportent tout leur soutien à l’opération.

Le rapport de la commission de bioéthique publié le 13 septembre 2011, suggère que l’étude avait été menée au Guatemala afin que le peuple américain n’en ait jamais connaissance. Les investigateurs prendront la précaution de classer tous les documents relatifs aux études «confidentiel».

Environ 5128 guatémaltèques, des personnes emprisonnées, des malades internés en hôpitaux psychiatriques, des prostituées, des soldats, des enfants orphelins, et des patients enfermés dans des léproseries, vont être utilisés comme matériel humain au cours de ces expérimentations humaines à grande échelle.

Par exemple, 242 soldats, 92 prisonniers, 328 malades mentaux, vont être contaminés par la syphilis. 842 prisonniers seront utilisés pour les expérimentation sur la gonorrhée et le chancre mou.

Six mois après l’arrivée du Dr Cutler au Guatemala, les contaminations de cobayes humains, prostituées, soldats, prisonniers, et malades mentaux, par des germes sexuellement transmissibles, débutent. 1308 être humains âgés de parfois seulement 10 ans et jusqu’à 72 ans, seront intégrés à ces expérimentations. Seulement 678 recevront un traitement sous une forme ou une autre. Elles ne s’achèveront qu’en octobre 1948.

Cutler essaye le traitement orvus-mapharsen en instillation intra-uréthrale dans la prévention de la gonorrhée sur des militaires. Cette fois, Cutler utilise toutes les méthodes à sa disposition pour contaminer ses cobayes. Les soldats ont des relations sexuelles avec des prostituées contaminées. 12 prostituées ont été recrutées pour l’occasion. Mais étaient-elles contaminées? Pour le Dr Cutler, il était impossible «d’attendre que par chance une infection gonococcique se déclare». Au moins quatre d’entre elles seront donc exposées au germes à l’aide d’un coton imbibé de pus provenant d’un homme malade, et placé dans leur vagin. L’infection pris.

Les prostituées contaminées avaient, le jour de l’expérimentation, reçu pour instruction de ne pas se laver entre les rapport sexuels avec les soldats. Précis, Cutler note la durée des rapports sexuels pour chaque soldat; il note également s’il y a eu ou non éjaculation.  Une seule prostituée aura ainsi 8 rapport sexuels avec des soldats en seulement 71 minutes. Cependant, même cette méthode naturelle donne de piètres résultats, seulement 5% des soldats sont finalement contaminés.

Et ce n’est pas faute d’essayer : Culter écrit : «au cours de la dernière expérimentation utilisant une exposition naturelle, nous avons utilisé deux filles pendant 4 nuits avec 4 hommes. Chaque homme pouvait profiter des femmes autant qu’il le souhaitait, ce qui nous a permis d’avoir un temps d’exposition supérieur à 10 minutes, chaque homme ayant 2 à 3 rapports sexuels. Mais bien que les femmes soient contaminées avec certitude, après deux semaines, aucun des 16 hommes exposés n’étaient contaminés».

Cela va pousser Cutler à l’utilisation de la contamination in situ : introduire du pus prélevé récemment, directement dans l’urètre de ses cobayes. Il commence ces contaminations tout d’abord chez des hommes juste après un rapport sexuel «alors que le pénis est encore partiellement en érection et que l’éjaculat est au niveau du méat».

Cutler conduira bien d’autres expérimentation au Guatemala. Il infectera des malades mentaux comme Berta, une patiente contaminée par la syphilis, qui décèdera quelques mois après le début de l’expérimentation. Il infectera des hommes par l’agent du chancre mou. Des prisonniers, des guatémaltèques, appelées «indiens» par Cutler, seront également exposées à des prostituées contaminées, «les plus basses dans l’échelle sociale des prostituées locales et le plus souvent infectées par la syphilis et par la gonorrhée» écrit-il dans ses rapports d’expérience. Mais c’est avec des prisonniers qu’il paufine sa technique de contamination, se passant des prostituées, et injectant directement les germes, il atteint un taux de contamination de 96,8%, se ventant même d’utiliser «toujours la même seringue pour injecter les germe et sans aucune stérilisation  d’un patient à l’autre».

Un des cobaye humain, Celso est hospitalisé en hôpital psychiatrique. En 1947, il est inclus dans deux expérimentations au cours desquelles une émulsion infectée par la syphilis est appliquée sur son pénis : au cours d’une expérimentation, il reçoit un traitement par la pénicilline mais aucun pour la seconde. En 1948, nouvelle expérimentation. Celso présente tous les symptômes de la syphilis, mais bien qu’il reçoive alors de la pénicilline, il a développé une syphilis secondaire. Aucun document ne permet de dire s’il a reçu un traitement supplémentaire. Selon une lettre de Cutler, il meurt d’une lobotomie. Selon d’autres document, il ne serait pas décédé.

Cutler, tente d’améliorer encore ses méthodes de contamination. Il expérimente une injection directe des tréponèmes syphilitiques dans le cerveau par ponction de la citerne, une cavité située juste en dessous du cervelet. Les premières à subir ce geste sont des femmes malades mentales.

La notion de race ne transparait pas véritablemet dans les notes de Cutler. Cependant à cette époque, les médecins pensent que certaines «races» répondent différemment aux infections. Pour le Dr Thomas Parran, la syphilis est «biologiquement différente» chez les patients noirs, les femmes noires restant contaminantes deux fois plus longtemps que les femmes blanches et les noirs étant plus à risque de syphilis. Cette conviction jouera un rôle dans une autre expérimentation humaine dorénavant bien connue menée dans les années 1950, l’étude sur la syphilis de Tuskedee, où des noirs infectés par la syphilis n’ont délibérément reçu aucun traitement pour évaluer chez eux l’évolution de la maladie, alors que tous auraient pu être soignés par la pénicilline, déjà reconnue comme efficace.

En décembre 1948, Cutler quitte le Guatemala, mais certains travaux se poursuivent. Aucune des expérimentations menées par Cutler ne seront jamais publiées. Cutler poursuivi sa carrière. Il intégra une équipe de l’OMS, l’Organisation Mondiale de la Santé, et partit en Inde. Il poursuivit la rédaction des travaux menés au Guatemala et rendit un rapport final en 1955 qu’il annota «SECRET-CONFIDENTIEL». Si les travaux ultérieurs, poursuivis après le départ de Cutler, en particulier des travaux sur les sérologies, furent publiés sans que cela n’émeuve personne, rien n’explique les raisons pour lesquelles Cutler ne tenta jamais se publier ses résultats. Poursuivant sa carrière, on retrouve le Dr Cutler participant aux expérimentations de Tuskedee, puis menant une autres étude sur le syphilis utilisant des prisonniers de Sing-Sing à New-York. En 1970, il est contacté par l’agence américaine pour le développement international qui souhaite expérimenter une crème contraceptive dans la prévention de la gonorrhée. Il propose des protocoles d’études cliniques devant être menés en Jamaïque, à Taiwan ou au Guatemala. Il acheva sa carrière à l’université de Pittsburg et décède le 8 février 2003.

Tous les médecins impliqués dans cette expérimentation ont poursuivi brillamment leur carrière et ont été honorés jusqu’à leur décès, travaillant dans les meilleures universités et appointés pour certains par le gouvernement américains.

Amy Gutmann, président de l’université de Pennsylvanie, nommé la tête de la commission destinée à faire la lumière sur ces expérimentation humaines, expliquait qu’il était important d’éclairer ce « chapitre noir » et d’honorer les victimes ainsi que de tirer les leçons éthiques de cette affaire.

La commission rapporte qu’aucun participant n’a jamais donné son accord, que de nombreuses procédures ont été menées chez des adultes et des enfants, que 83 personnes sont mortes sans que l’on sache si la cause du décès était liée à l’étude ou non, que les résultats de l’étude sont restés secrets et n’ont jamais été publiés.

Le nom du rapport “Ethiquement impossible”,  a pour origine un article du New York Times publié en 1947 qui décrivait une expérience au cours de laquelle des lapin contaminés par la syphilis, étaient traités avec succès par de la pénicilline, une méthodologie jugée par l’article comme «Ethiquement impossible» chez l’homme. La suite a montré que pour certains, cela l’était.

Source

Ethically IMPOSSIBLE
STD Research in Guatemala from 1946-1953
Presidential Commission for the Study of Bioethical Issues
Washington, D.C. September 2011
www.bioethics.gov

Documents photographiques extraits du rapport “Ethically Impossible”       


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