Comment se fabriquent les « vraies » infos santé en France : le cas de l’Aspartame

Le 11 janvier 2011 sur le site internet d’une radio nationale, un article commente deux études liant consommation d’aspartame et risque de prématurité. Cet article est ensuite utilisé par d’autres médias qui font le Buzz sur Google Actualité. Il s’agit tout d’abord d’une étude Danoise qui a évalué le risque de prématurité lié à la consommation de boissons light  : « Le résultat de cette étude montre que boire un tel soda une fois par jour augmente le risque de 27 %. En consommer deux à trois par jour, augmente le risque de 35 %. Pour celles qui en boivent plus de quatre chaque jour, le risque que leur enfant naisse trop tôt bondit de 78 % ».  La seconde étude qui a pour intertitre « Des cancers plus fréquent? » a été « réalisée par un institut italien extrêmement sérieux« . Des soupçons selon lesquels l’aspartame « est notamment soupçonnée d’être plus dangereux en cas d’exposition dans le ventre de la mère, quand celle-ci qui prend des sucrettes » sont formulés.  Heureusement! Il s’agit de souris « exposées pendant la gestation » et l’étude montre « que cette consommation d’aspartame favorise à long terme les risques de cancers, notamment du foie et du poumon« . L’évocation du « long terme » n’est pas expliqué, ni les doses d’aspartame administrées à ces pauvres rongeurs.

Benoitement, Le Figaro, et d’autres médias internet emboitent le pas, évoquant « Deux études dévoilées par Europe 1″ : La globalisation est en marche. On oublie les souris et on se retrouve avec des articles évocateurs de nouveau scandale sanitaire parce que « les autorités sanitaires avaient affirmé il y a deux ans que la consommation d’Aspartame était sans danger pour la santé » (famili.fr):

« Deux nouvelles études indiquent des dangers possibles des édulcorants tels que l’aspartame pour la santé. Ils pourraient favoriser les accouchements prématurés et le cancer du foie et du poumon » écrit l’un (Psychomedia), »Deux études dévoilées par Europe 1, mardi 11 janvier, démontrent que l’aspartame, un édulcorant artificiel, pourrait augmenter le risque d’accouchements prématurés et de cancers du foie et du poumon. Face aux résultats de leurs travaux, les chercheurs réclament une nouvelle évaluation des dangers provoqués par l’aspartame et autres édulcorants de ce type » écrit l’autre (santémédecine.net), qui n’évoquera jamais les souris afin de mieux faire trembler la ménagère de plus de 50 ans. Bien sûr, aucune source n’est citée sinon Europe 1, un excellent journal médical bien connu des praticiens. Et vous voilà à jamais dégouté de plonger une sucrette dans le café du matin!

Que manque t-il d’essentiel dans cette annonce? Bien sûr le risque absolu. En effet un % de risque ne signifie que peu de chose. Si une femme a fait un accouchement prématuré dans un groupe , et deux femmes dans l’autre groupe, l’augmentation du risque est de +100%! Un vrai scandale sanitaire sur une étude de 60 000 femmes! Mais certainement aussi une étude non conclusive.

Alors qu’en est-il de cette étude? D’abord, le scoop est un peu éventé. L’étude Danoise révélée par Europe 1, est publiée dans la revue médicale The American Journal of Clinical Nutrition de…septembre 2010. On trouve l’article en full text à cette adresse. Une interview vidéo des auteurs à celle-çi, forcement tout cela a 6 mois.

Que nous disent les auteurs Danois dans leur article? D’abord, qu’il existe plusieurs sortes de produits possédant un pouvoir sucrant sur le marché, l’aspartame, certes mais aussi l’acesulfame-K, et la saccharine, tous considérés comme sains mais dont la sécurité d’emploi sur le long terme reste discutée. Un effet cancérigène a été mis en évidence chez l’animal pour l’aspartame (souvent à des doses extrêmement élevées) et certaines études ont retrouvé la survenue de maux de tête chez l’être humain, c’est moins grave. Par ailleurs la consommation de saccharine chez la femme enceinte n’est pas encouragée car des résidus se déposent sur la face foetale du placenta.
La naissance d’un enfant avant 37 semaine est une des complications les plus fréquentes de la grossesse. La consommation de vitamine C et d’huile de poisson pourraient être liée à un risque de prématurité. Par ailleurs, les boissons non alcoolisées sucrées et sucrées artificiellement pourraient augmenter le risque d’hypertension, un autre facteur de risque de prématurité.

Les auteurs ont utilisé une banque de données constituée par les interviews de 91 827 femmes vivant au Danemark et enceintes, entre 1996 et 2002. Les informations diététiques ont été obtenues une seule fois vers 25 semaines de gestation. C’est à ce moment là qu’elles ont indiqué le type et la quantité de boissons qu’elles consommaient. Les auteurs ont utilisé les données concernant 4 types de boisson; les boissons gazeuses sucrées, les boissons gazeuses light, les boissons sucrées non gazeuses, les boissons non gazeuses light. Les auteurs ajoutent une phrase importante dans le contexte qui nous intéresse : « Dans le contexte des boissons light, il est compréhensible que les mots sans-sucre et light se réfèrent à des produits qui contiennent un produit sucrant artificiel« . Autrement dit, tout se base sur une bonne compréhension des questions par les femmes interviewées sans que personne ne puissent valider la consommation réelle, ni la quantité de produit bu pour chaque consommation, ni prétendre à savoir si la consommation a été prolongée au delà de la 25ème semaine, ni prétendre à affirmer que les boissons dont parlent les interviewées contiennent de l’aspartame ou un autre produit sucrant (au Danemark l’aspartame mais aussi l’acesulfame K sont utilisés dans les sodas)! Toute tentative d’incriminer l’aspartame seul est donc une extrapolation sans réel fondement.

Finalement les auteurs ne sélectionnent que 59 334 réponses de femmes primipares (61,409 grossesses). Sept facteurs favorisant la prématurité, tel que l’âge, la taille, le poids, le tabagisme, le niveau socio économique, le statut familial (…) sont identifiés afin que les analyses statistiques les prennent en compte.

Il y a eu 4,32% de prématurés (soit 2640 cas) dont 33,3% étaient déclenchés (soit 793). L’étude ne retrouve aucun lien entre boissons gazeuses sucrées ou boissons non gazeuses sucrées et prématurité. En revanche, elle retrouve un risque augmenté de +27% pour la consommation d’une boisson gazeuse light par jour, de +35% pour 2 à 3 boissons gazeuses light par jour et de +78% pour une consommation de plus de 4 boissons gazeuses light par jour. Voilà effectivement qui semble énorme et qui à permis à tous nos amis journalistes de faire haro sur l’aspartame. Seulement, à ce niveau de l’étude, le nombre de femmes dont on parle est très réduit. Seulement 340 femmes sur l’ensemble de la population de l’étude ont avoué à 25 semaine de gestation boire plus de 4 sodas light par jour, et 27 d’entre elles ont effectivement accouché prématurément. Le fameux risque augmenté de 78% représente en fait 12 accouchement prématurés.

L’étude retrouve également un risque augmenté pour les boissons light non gazeuses avec un risque de +29% pour une consommation supérieure à 4 boissons par jour. Afin de faciliter la conclusion, les auteurs supposent en plus que la quantité ajoutée d’édulcorant est identique dans toutes les boissons. Notons qu’aucune femme n’a été interrogée sur sa consommation d’édulcorant, en poudre ou en sucrette, par exemple pour sucrer son café ou ses pâtisseries.

Les auteurs reconnaissent d’ailleurs que comme dans toutes les études dites « observationnelles », on ne peut exclure que les résultats soient le fait d’un facteur confondant non identifié. Cette étude met donc en lumière un risque potentiel de prématurité chez les consommatrice de boissons light comportant un édulcorant. Le risque absolu reste faible. Les auteurs recommandent d’ailleurs que ces résultats soit répliqués dans un autre essai.

Ainsi, il est parfois bien utile de vérifier la source de l’information, puis une fois celle-ci trouvée, de lire la publication originale pour en connaitre les petits secrets…

(première mise en ligne 12 janvier 2011)

Source

Europe 1 :Les soupçons sur l’aspartame relancés
Le Figaro : Santé : l’aspartame encore mis en cause
Famili : L’Aspartame, susceptible de favoriser les risques d’accouchements
Zinfo : L’aspartame, un faux-sucre toxique
CommentCaMarche.net :L’aspartame serait à l’origine d’accouchements prématurés et de
Psychomedia : Danger de l’aspartame et des édulcorants : les soupçons relancés

Intake of artificially sweetened soft drinks and risk of preterm delivery: a prospective cohort study in 59,334 Danish pregnant women
Thorhallur I Halldorsson,Marin Strøm,Sesilje B Petersen,Sjurdur F Olsen
Am J Clin Nutr September 2010vol. 92 no. 3 626-633

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7 thoughts on “Comment se fabriquent les « vraies » infos santé en France : le cas de l’Aspartame

  1. Comment un anonyme (auteur de l’article ci-dessus) donne-t-il de vraies fausses leçons de rigueur à un journaliste identifié (moi)…

    Je suis donc Brigitte Béjean. Je suis journaliste de radio. L’information dont vous parlez a été révélée sur l’antenne d’Europe 1 à 6H45. Je n’ai pas écrit le papier qui a été publié en ligne par la rédaction d’Europe 1.fr AVEC Brigitte Béjean (infos reprises de ma chronique). Première petite erreur… Vous savez comment ça fonctionne, puisque vous-même signez courageusement « la rédaction » (ce qui me donne ce frisson rare d’écrire à un anonyme… un bel inconnu peut-être?). L’information sur les souris n’est pas occultée, c’est vous qui en faites abstraction. L’animateur me relance, au milieu de ma chronique, de cette phrase:  » La deuxième étude, elle, porte sur les souris? ». J’explique qu' »on soupçonnait l’aspartame d’être plus dangereux en cas d’exposition dans le ventre de la mère, quand c’est la mère qui prend des sucrettes », et « que la preuve est faite avec les souris exposées pendant la gestation. Si on se donne le mal de les étudier tout au long de leur vie, on voit apparaître des cancers du foie et des cancers du poumon ». Eh oui.. « SI ON SE DONNE LE MAL DE LES ETUDIER jusqu’au bout de leur vie… » et le mot souris prononcé deux fois avant l’évocation des cancers. Eh oui.. le long terme des souris est bien clair… Et… non, il n’est pas question de parler de pauvres mères enceintes terrassées par des cancers! Mais qu’est-ce qui peut bien vous mettre une idée pareille en tête? Ne plaquez pas vos fantasmes de journalistes « trash » sur mon travail et ma chronique, qui rend honnêtement et calmement compte de ces deux études, sans les excès que vous brandissez, et que moi, je n’utilise pas. Voilà donc comment on fait de vraies fausses critiques… De mauvaise foi, quoi… En tronçonnant, en déformant et en sélectionnant uniquement ce qui sert le propos que l’on veut servir. De l’anti-journalisme.. primaire, nul et non avenu. J’ai lu les deux études dont je rends compte. Leçon ratée! Etes-vous un scientifique?

  2. Allez, un deuxième petit commentaire. Je lis la charte HONcode que vous prétendez respecter, de façon très visible, à gauche de votre article sur l’aspartame. Cette charte indique des engagements très clairs sur l’identité des auteurs des articles donnant des informations médicales,notamment le fait que l’on doit clairement comprendre si l’auteur de l’article est un membre du corps médical, ou pas. Sur votre site, je lis seulement que « Un ensemble de rédacteurs propose des articles qui, s’ils sont sélectionnés par le comité de rédaction, fourniront un article. Thierry MONOD, Docteur en médecine dirige le comité de rédaction. » Ce qui ne me semble pas répondre avec une grande précision à la charte… Je peux comprendre votre organisation, mais abstenez-vous de donner des conseils aux autres si vous n’êtes pas exemplaires.

  3. Allez, je finis… Vous écrivez : « Que manque t-il d’essentiel dans cette annonce? Bien sûr le risque absolu. En effet un % de risque ne signifie que peu de chose. Si une femme a fait un accouchement prématuré dans un groupe , et deux femmes dans l’autre groupe, l’augmentation du risque est de +100%! Un vrai scandale sanitaire sur une étude de 60 000 femmes! Mais certainement aussi une étude non conclusive. » Or je trouve sur votre site deux articles qui traitent de cas d’augmentation de prématurité : multivitamines (+340%) et certaines techniques de procréation médicalement assistée (+53%). En quoi le +78% des danois sur les boissons aux édulcorants serait-il plus scandaleusement brandi que les études que vous, vous avez choisi de traiter? Allez, je crois qu’il va falloir être sérieux…

  4. Tout d’abord merci de vos nombreux commentaires. Il n’y a aucune attaque contre votre écrit dans notre article, juste une mise en perspective d’un point de départ de l’information (votre article) et ce qu’en font d’autres sans visiblement retourner à la source de la publication. Cette publication ne nous paraît pas convaincante, c’est ce que nous avons expliqué dans la seconde partie de l’article. La polémique ne nous intéresse pas, la science oui. Mais nous acceptons bien volontiers toutes vos critiques et tenterons de nous améliorer, cela nous fera certainement grandir.

  5. En effet. Je crois que chacun gagnerait à la bonne foi. Je suis surprise de lire que vous considérez qu’il n’y a pas d’attaque me visant dans votre article. Je crois bien que si. Qui me « googlise » tombe, dès la première page, sur votre article qui me met professionnellement en cause. Je souhaite donc qu’il soit rectifié, ou retiré.

    Par ailleurs, je vous rappelle ce que j’ai déjà dit plus haut : je ne suis pas l’auteur de l’article sur le site d’Europe 1, mais l’auteur d’une chronique SUR L’ANTENNE d’Europe 1 (6h45, tous les jours, 900.000 auditeurs – ce sujet là a également été diffusé à 8h – environ 1.400.000 auditeurs).

    Et si les scientifiques veulent – et doivent – débattre, les journalistes n’ont pas à faire les frais de ces débats. Votre titre est très « limite », à cet égard. Oui, deux études récentes (dont l’une a, en effet, 4 mois – pas 6 comme vous le dites – mais qui en avait parlé? personne… ) montrent que les édulcorants peuvent nuire à la santé. Je le maintiens. Oui, les doutes sont relancés. Oui, cette information est vraie. Oui, la plupart des journalistes généralistes font ce qu’ils appris à faire! Du journalisme honnête!

    Permettez-moi encore deux réflexions.

    Sur le sujet: je comprends que la question de l’aspartame soit sensible. Je l’ai compris en recevant jeudi 13 un communiqué absolument surréaliste de l’association des producteurs d’aspartame, qui écrit, lui, des choses plus que très… « limite ». Bref, du lobbying pur et dur. De l’autruche pur jus. J’ai répondu en me défendant – comme je le fais là – et même si vos écrits sont loin du total lobbying des producteurs, je m’interroge sur ce qui provoque votre article, son titre et ses attaques.

    Enfin, je vous signale que ce jour, Gilles-Eric Séralini – scientifique et « lanceur d’alerte » dans le domaine des OGM – vient de gagner un procès contre l’association française des biotechnologies végétales (association de défense des OGM), qu’il poursuivait en diffamation pour avoir systématiquement dénigré ses travaux montrant AUTRE CHOSE sur les OGM, et au nom du débat de la science, que les pro OGM tentaient d’empêcher.

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