samedi 1 octobre 2016

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Découverte de l’Artémisinine : faut-il proposer Mao pour le prochain prix Nobel de Médecine?

L’artémisinine est une molécule issue d’une plante chinoise, le qinghao, Artemisia Annua pour les occidentaux, qui constitue l’une des découvertes les plus importante dans la lutte contre le paludisme, depuis la découverte de la quinine. Beaucoup ignorent pourtant que cette découverte fut rendue possible grâce à Mao Tsé-toung, alors qu’aujourd’hui, ironie de l’histoire, des millions de dollars sont dépensés par les Etats-Unis chaque année pour sa production afin d’approvisionner l’Afrique et de l’aider dans sa lutte contre le paludisme.

Il est vrai que l’histoire des sciences peut mettre du temps à émerger, encore plus lorsqu’il faut que cette histoire sorte d’un pays isolé du monde occidental. Et comme souvent en de telle circonstances, les versions de l’histoire peuvent varier. L’histoire refait surface en septembre dernier, lorsque qu’un Lasker Awards, que l’on pourrait comparer à un « prix Nobel » américain, est décerné à un seul scientifique chinois, distingué parmi les centaine ayant participé à la découverte et aux développements de l’artémisimine.

L’histoire de l’artémisinine commence pendant la guerre opposant le Vietnam du Nord aux forces américaine.  L’armée nord-vietnamienne survit sous terre grâce à un réseau de souterrains extrêmement étendu. Mais ces tunnels  sont constamment envahis par l’eau de pluie et les moustiques y pullulent : le paludisme aurait tué plus de combattant nord-vietnamiens que les américains. Le nord-vietnam se tourne alors vers sa grande sœur, la Chine pour tenter de trouver une solution.

Du côté américain, le paludisme frappait également et l’institut Walter Reed lança la recherche d’un nouveau traitement. Il mit au point la méfloquine, connu sous le nom commercial de Lariam, efficace mais non dépourvu d’effets secondaires, en particuliers neuropsychologiques : cauchemars, perte de mémoire, paranoïa. Des soldats américains de retour d’Afganistan auraient tué leur femme dans un accès de délire causé par le médicament.

Mais en Chine, dans les années 1960, la révolution culturelle fait rage, entrainant scientifiques et intellectuels vers les camps de travail forcé où les fermes collectives pour un retour à la terre. Beaucoup sont humiliés, disparaissent, d’autres se suicident. Mais l’ordre de Mao de découvrir un nouveau traitement va devancer l’idéologie primaire et le 23 mai 1967, sous le nom de code 523 (23 mai), le projet débute sous le contrôle de l’armée du peuple.

Ce projet va impliquer pendant 14 ans 500 scientifiques de 60 instituts scientifiques ou militaires.

Deux voies sont explorées. Un premier groupe de scientifiques explore 40 000 produits connus et un second groupe se plonge dans la littérature traditionnelle chinoise, envoyant à travers la Chine reculée des scientifiques recueillir les herbes et plantes identifiées comme traitant les fièvres. Neufs plantes dont un poivre sont identifiés comme ayant des propriétés antipaludéennes.

L’une d’entres elles est le qinghao, dont une mention figure sur une tombe datant de 168 avant JC, est qui est retrouvée dans les traités médicaux pendant des siècles jusqu’à un livre de 1798 sur les fièvres saisonnières. Dans une région de chine, curieusement peu touchée par le paludisme, les scientifiques constatent que les habitants ont l’habitude, aux premiers signes de la maladie, d’absorber une décoction de qinghao. Cette plante est identifiée en occident comme l’armoise annuelle, Artemisia Annua. En laboratoire, les extraits de cette plante détruisent effectivement les parasites du paludisme.

L’isolement de l’artémisinine, fut réussi en 1972 sous la direction du professeur Youyou Tu et son action antipaludéenne découverte par le médecin naturaliste et pharmacologue chinois, Li Shizhen. La mise au point d’un procédé d’extraction simple a rapidement suivi mais le caractère totalement asymétrique de la molécule d’artémisinine rendait sa synthèse artificielle difficile. Et La guerre du Vietnam touchait à sa fin. Une étude clinique chez 2000 personne confirma l‘efficacité du traitement.

Mais Mao décède en 1976 et le projet 523 est officiellement abandonné en 1981. Toutefois des travaux cliniques se poursuivent.

En 2006, l’histoire du projet est raconté par un de ses directeurs, Zhang Jianfang : on apprend les disputes internes, les combats de rues de la révolution culturelle qui forçait des scientifiques du projet 523 à se terrer dans une cave, se nourrissant de riz brun et de légumes alors qu’ils menaient un essai clinique dans les villages de la chine tropicale du sud, alors que d’autres suivaient la voie Ho Chi Minh  aux côtés des Viêt-Cong.

En 1979, le Dr Keith Arnold, qui poursuivait des travaux sur le paludisme et avait collaboré avec l’armée américaine au développement de la méfloquine se rendit en Chine pour y tester son traitement. Il rencontra alors le Dr. Li Guoqiao, qui lui testait l’artémisinine. Il décidèrent d’évaluer les deux traitements l’un contre l’autre. L’artémisinine gagna.

Suite à la première publication scientifique d’un chimiste yougoslave ayant expérimenté l’artémisinine, l’Organisation Mondiale de la Santé réclame des articles scientifiques à la Chine. En 1982, des scientifiques chinois publient un  article dans le Lancet. L’article reçoit un prix.

Peu de temps après, Dr Keith Arnold découvre que l’armoise annuelle pousse sur les rives du Potomac. Il en extrait l’artémisinine. Mais l’OMS ne la reconnaît toujours pas comme un médicament. Il faudra attendre 2006 pour cela. Les raisons de ce retard sont multiples : plusieurs laboratoires chinois travaillent sur des dérivés différents de l’artémisinine et la Chine ignore les brevets rendant impossible pour une compagnie pharmaceutique d’obtenir un monopole de médicament, l’OMS bloque des demandes d’essais cliniques, l’armée américaine se contente de sa méfloquine, un officiel américain défend l’intérêt des vieux traitements alors qu’ils favorisent la résistance du parasite, et pendant ce temps des millions d’enfants africains continuent de mourir du paludisme. Cette indécision est qualifiée de « génocidaire » par le Dr Keith Arnold.

Enfin, un groupe pharmaceutique Suisse, Novartis, obtient un brevet chinois pour un dérivé de l’artémisimine. Il obtient également un brevet dans les pays occidentaux. En 2001, Novartis vend pratiquement à prix coûtant le médicament à l’OMS.

L’argent pour acheter le médicament coule à flot grâce à la création aux Etats-Unis du Global Fund to Fight AIDS, Tuberculosis and Malaria en 2002 et du President’s Malaria Initiative de l’administration Bush en 2005. 150 millions de doses du médicament sont envoyés dorénavant en Afrique chaque année.

Mais le succès attire les convoitises. En 1996, une fondation scientifique de Hong-Kong reconnaît 10 chefs d’équipe. En 2009, Zhou Yiqing obtient de l’office européen des brevets le titre “d’inventeur de l’année” pour le médicament vendu par Novartis à l’OMS.

En Septembre 2011, L’Institut Lasker remet les 250 000 $ de prix du Lasker Award au Dr. Tu Youyou pour sa découverte de “découverte de l’artémisinine”.

Quelques spécialistes du paludisme, chinois et européens, sont outrés, réfutant l’attribution de la découverte à un seul individu. La fondation Lasker refuse de commenter, se contentant de rappeler que le texte de nomination du Dr Tu Youyou reconnait que le projet 523 était un projet collaboratif.

Le Dr Tu Youyou, âgée de 81 ans, dans une interview accordé avant la remise du prix (vidéo), explique qu’elle le mérite parce que c’est bien son équipe qui la première a isolé la molécule active alors que les autres équipes travaillaient sur d’autres plantes. En fait, précise t-elle, après avoir lu un manuscrit du 4 ème siècle qui prescrivait une décoction de quinghoa  dans de l’eau froide pour traiter la fièvre, elle comprit que l’eau bouillante détruisait la substance active de la plante. Or la technique typique d’extraction était de faire bouillir les plantes. Elle utilisa alors l’éther et le quinghoa devint la première plante connue destructrice du paludisme. Le Dr Tu avoua même qu’elle et ses collègues absorbèrent l’extrait isolé afin de s’assurer de son innocuité. Elle fut l’un des 5 auteurs secrets de la première publication et fut désignée en 1978 pour recevoir du gouvernement chinois une récompense pour le projet 523.

Les scientifiques honorés d’un prix Lasker ont fréquemment par la suite le prix Nobel. Le Nobel ne peut cependant être attribué au maximum qu’à 3 scientifiques pour la même découverte. Si le comité Nobel devra lui aussi faire un choix, en tout cas, il ne pourra pas choisir Mao Zedong, puisque les personnages honorés ne peuvent être décédés.

Source

For Intrigue, Malaria Drug Gets the Prize
DONALD G. McNEIL Jr.
New York Times

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