mercredi 28 septembre 2016

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Médecin, quand reviendras-tu?

“J’ai longtemps hésité avant d’oser écrire ce livre. Comment résumer mes vingt années d’installation en qualité de médecin généraliste à Saint-Etienne en Montagne? Il s’est passé tellement de choses bouleversantes qui ont changé à jamais la vie des habitants de cette paisible commune rurale, et la mienne. Vingt années entre rire et les larmes, la joie et la détresse, le bonheur et la souffrance, entre la vie et la mort. Le quotidien en bref d’un médecin de campagne, dont le métier est aussi bien d’assister aux accouchements que de fermer les yeux des morts. La routine d’un travail déjà profondément complexe et dans le contexte de l’installation à Saint-Étienne en Montagne, considérablement amplifié par la caisse de résonance du désert médical du haut plateau ardéchois. Mes succès et mes échecs n’auront pas las mêmes conséquences sur cette terre oubliée des dieux, balayée par la Burle, coupée du monde par des mois de neiges formant sur les routes déjà chaotiques des congères infranchissables. L’exercice de mon “art médical” n’aura pas la même incidence ici que dans ma vile natale, Marseille, baignée de soleil, sublimée par la Méditerranée, la plus belle des mers, qui n’avait qu’un seul défaut à mes yeux, responsable de mon  exil montagneux : la surpopulation médicale. Ayant la phobie de la salle d’attente vide, situation que j’avais vécue en qualité de remplaçant pendant un an, j’avais pris le contre-pied absolu : j’irais m’installer dans le seul canton de France qui n’avait jamais eu de médecin! Situation alors inédite à l’époque, qui devint au fur et à mesure des années la dure réalité pour de plus en plus de campagnes. Situation soi-disant déplorée par nos élus, mais à vrai dire provoquée, soigneusement entretenue par une politique, une fiscalité et une pression administrative écrasante. En réalité, à toutes les échelles du pouvoir, on assiste à une démolition en règle des cabinets médicaux qui subsistent. Tout est fait pour leur substituer des “maisons médicales”, où de rares permanences effectuées par des docteurs souvent étrangers, donnent à notre administration le sentiment du devoir accompli, et la jouissance d’avoir remplacé à bon compte des médecins libéraux, jugés trop indépendants, pas assez serviles…

Avant de franchir définitivement le pas, et en bon élève de ce que je pensais être à l’époque un comportement confraternel, j’écrivis au président du conseil de l’ordre de l’Ardèche et aux médecins les plus proches de mon installation. Je leur faisais part de mon désir de venir m’installer en ce lieu, et de ma joie de pouvoir collaborer au suivi médical de cette population si éloignée des hôpitaux. Ils étaient tous étrangement distants de cinquante kilomètres, dans un canton ardéchois en contact de deux autres départements : la Haute Loire et la Lozère. Sur un point de la carte, pas très loin du village, trois régions différentes se touchaient : Le Languedoc-Roussillon, l’Auvergne, et la région PACA. Situation pour le moins écartelée, dont la bizarre impression de discordance était accentuée par l’extrême diversité du paysage, hésitant entre forêts denses et sombres de conifères dignes des Laurentides du Canada, et vastes steppes d’herbes rases balayées par des vents semblant venus de Mongolie orientale…

Avant d’arriver à Saint-Etienne en Montagne, un panneau signalant le partage des eaux entre Méditerranée est Atlantique vous mettait en garde, à des centaines de kilomètres d’un quelconque littoral : la pluviométrie ici vous jouait des tours…

De ma demi-douzaine de lettres, je n’obtins qu’une seule réponse, celle du président du conseil de l’Ordre. Celui-ci m’invita à lui rendre visite dans sa bonne ville d’Aubenas, et mit toute sa détermination à m’expliquer qu’un suicide serait une mort plus agréable qu’une installation en ce lieu, “ravitaillé par les corbeaux”, et où, selon la légende locale, ils volaient sur le dos pour ne pas voir la misère.

Décidément la partie semblait ne pas être gagnée d’avance. Mais qu’aurait-il fallu à un médecin fraichement diplômé, sûr de sa science, ayant dans sa poche trois sous vaillants et la certitude d’être le meilleur, pour le soustraire à son destin? Cet accueil pour le moins “tiède” ne ma découragea pas, j’irais visser ma plaque sur le plateau ardéchois.”

Source

Médecin, quand reviendras-tu
Robert Escande
Editions Baudelaire 2011

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