mardi 27 septembre 2016

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Baclofène dans le sevrage alcoolique : 100 millions de comprimés vendus sans aucune étude clinique sérieuse mais avec le consentement de l’Afssaps

On nous avait dit plus jamais ça, mais le plus jamais n’existe vraisemblablement pas. Il y a quelques jours, cédant à des pressions d’ordre divers l’Afssaps a émis un avis favorable à la prescription d’un médicament chez les patients alcooliques nécessitant un sevrage, le baclofène. 25 000 patients sont traités par ce médicament en France sans qu’aucune étude clinique ne valide cette stratégie thérapeutique et surtout sans que le rapport bénéfice/risque du produit ne soit démontré.

Aujourd’hui, pour qu’un médicament soit prescrit en France, il faut (normalement) qu’il ait un dossier clinique complet déposé auprès des autorités Européennes puis Françaises permettant de démontrer non seulement son efficacité clinique dans une indication précise, chez des patients précis, mais aussi un bilan de pharmacovigilance faisant état des effets secondaires potentiels. Autoriser un médicament à la prescription sans aucun de ces deux critère est-il possible en 2012 en France ? Oui, nous démontre l’Afssaps par son communiqué de presse du mardi 24 Avril, autorisant la prescription du baclofène dans le sevrage alcoolique.

Qu’est-ce que le Baclofène? Le Baclofène est un médicament myorelaxant utilisé dans quelques pathologies neurologiques graves, sclérose en plaque, blessure de la moelle épinière, pour soulager des spasmes musculaires. Dans cette indication, les études restent parcellaires et n’incluent généralement que quelques cas. L’AMM a été délivré en 1975, soit il y a 37 ans. Dans aucun pays au monde le baclofène n’a d’autorisation de mise sur le marché dans le sevrage alcoolique.

Mais depuis un an, les médecins ne font plus de science, ce sont les associations et la presse grand public qui modèle les avis de l’Afssaps et de l’opinion dans son ensemble : Par exemple, aucun journal, aucun journaliste ne trouve curieux que l’Afssaps autorise la prescription du baclofène sans pour autant qu’aucune étude scientifique sérieuse n’ait été réalisée ni publiée. L’association qui milite pour la reconnaissance du Baclofène comme traitement du sevrage alcoolique a plaisir à citer ces nouvelles revues médicales : “De très nombreux médias ont repris l’information de concernant la position de l’Afssaps de façon  positive y voyant une avancée. Parmi eux : France soir.fr – Alcoolisme : Le Baclofène autorisé au cas par cas Destination Santé.com – Alcoolo-dépendance : le baclofène « au cas par cas » L’alsace.fr – Maladie : l’agence du médicament admet l’usage…”. La presse contribue fortement à “vendre” ce médicament dans cette indication alors que rappelons-le, la loi interdit en France de faire de la promotion pour un médicament auprès du grand public : La journaliste Lyse Lucet parle de “médicament révolutionnaire”, David Pujadas pour France 2 évoque “la pilule de l’espoir contre l’alcoolisme”, pour BFM TV, “l’autorisation du baclofène par l’Afssaps est une victoire”…

Cette même association, convaincue de l’efficacité du baclofène dans le sevrage alcoolique a lancé une pétition, intituléeLe SCANDALE du Baclofène ! Obtenons au plus vite une extension de l’AMM“. Encore un scandale, le mot est à la mode. Cette pétition prétend que “La découverte d’un médicament enfin efficace dans l’alcoolisme, le Baclofène, suscite un formidable espoir“, que “Cette avancée thérapeutique” a été révélée au grand public en 2008 par la publication du livre «Le dernier verre» écrit par le Professeur Olivier AMEISEN” (18,29 euros), que “Le Baclofène au prix modique, peut sauver des dizaines de milliers de vies” que “des médecins obtiennent des résultats exceptionnels pour cette maladie dite inguérissable et des malades ainsi traités témoignent de leur guérison“. Et l’affaire marche, les médias sont là, relayent l’information sans aucun esprit critique, sans rechercher les publications qui permettraient d’étayer ces dires. Nous voilà revenu au temps des rebouteurs guérisseurs, quelques cas positifs et on se met à prescrire. Peu importe, les journalistes tiennent une histoire, ils publient ; que des milliers de patients utilisent ensuite un médicament dans une indication non validée n’intéresse finalement personne. Et évidemment l’efficacité prétendue n’est pas référencée sinon par un livre, encore un, une méthode peu scientifique surtout quand on juge de l’efficacité d’un médicament sur un seul patient. Dans certaines pathologies, les placebos ont une efficacité qui va jusqu’à 20-30% des patients, c’est pour cela que l’on mène dorénavant des études contrôlées, randomisées, en double aveugle et contre placebo avant de prétendre à l’efficacité d’un médicament. L’Afssaps a une nouvelle fois violée cette règle de base de la sécurité scientifique.

Quelles preuves possède le Baclofène dans le sevrage alcoolique? Mettons de côté le fameux ouvrage, nouvel exemple de la guérison miraculeuse, à ranger dans la catégorie de la perte de poids prodigieuse de la dernière héroïne de série télévisée, ou au recouvrement du vol ascensionnel de la fée clochette.

Le même auteur qsue celui du livre à 18, 26 euros, A. Ameisen a publié un essai en ouvert, de 60 patients suivi pendant 3 mois seulement. La méthodologie est digne des début du vingtième siècle. Les auteurs rapportent que “88% des patients étaient catégorisés comme succès et 12% comme échecs”. Et si 80% des patients ont présentés des effets secondaires, “ils ne devraient en rien constituer une limite à l’utilisation du baclofène à haute dose” estiment encore les auteurs.

Cet article récemment publié est l’occasion de  revoir les références des études déjà publiées sur le baclofène : Une première étude de 2000 a inclus 9 patients. Une seconde étude de 2007 publiée dans la revue anglaise The Lancet a inclus 148 patients cirrhotiques suivis également pour 3 mois : mais seulement 30 patients sous baclofène ont fini l’étude obtenant certes une durée d’abstinence doublée (une série sur 1 an de suivi ayant inclus 132 patients est en cours de publication). Une troisième publication concerne le cas unique d’un patient schizophrène alcoolo-dépendant, une quatrième le cas particulier du Dr Ameisen, une cinquième encore un cas unique de patient traité par 140 mg de baclofène. On trouve une sixième étude de 2004 ayant inclus 12 patients en ouvert et une autre en 2002 avec 39 patients dont 20 traités par baclofène, et voilà, c’est tout. Voilà le dossier clinique du baclofène dans l’alcoolo-dépendance avec lequel les experts de l’Afssaps s’autorise à délivrer une autorisation de prescription ; au total moins de 200 patients sous baclofène, à des doses variables, pour des durées courtes, avec des résultats difficilement quantifiable. En 2012, la vérité scientifique ne devrait plus se baser sur des cas miraculeux et rares.

Dans son point d’information l’Afssaps reconnait d’ailleurs :

– Que “l’efficacité du baclofène dans la prise en charge de l’alcoolo-dépendance n’est pas encore démontrée à ce jour“,
– Que seules des “données observationnelles montrent des bénéfices cliniques” et cela uniquement “chez certains patients“,
– Que “les données de pharmacovigilance sont très limitées
– Qu’une “meilleure connaissance du profil de sécurité d’emploi du baclofène (..) est absolument nécessaire“,
– Que les données dont on dispose ne “permettent de définir ni la fourchette thérapeutique optimale, ni le schéma d’augmentation des doses“, autrement dit personne de sait à quelle dose prescrire le baclofène, à quelle dose il va être toxique, etc

Et malgré cela, malgré l’absence de preuve, de connaissance des effets secondaires, qui sont nombreux et potentiellement grave, comment expliquer que l’Afssaps autorise la prescription?

Un médecin peut-il prescrire dans ces conditions? Se dire que l’on a rien d’autre ou peu de chose est-il suffisant pour exposer le patient à un risque sachant que le rapport bénéfice/risque n’est pas établi? L’Afsaaps justifie sa décision par “l’enjeux de santé publique que représente la lutte contre l’alcoolisme” ainsi que par “de nouvelles données relatives à l’utilisation et à la sécurité d’emploi du baclofène dans le traitement de l’alcoolo-dépendance”. Ces nouvelles données sont en fait un receuil des effets secondaires provoqués par le baclofène. Le auteurs concluent qu’en fait moins de 0.5% des cas sont déclarés créant ce un frein à la bonne connaissance du profil de sécurité du baclofène dans le traitement des addictions, jugeant cependant que “les effets indésirables observés du baclofène ne remettent pas en question la poursuite de son utilisation hors AMM” tout en réclamant une poursuite de la surveillance en ce qui concerne de nombreux effets incluant des cas de décès:
–  troubles neurologiques: convulsions, syndrome des jambes sans repos, déclenchement d’encéphalopathie hépatique,     troubles extrapyramidaux
– troubles cardiovasculaires,
– accumulation en cas d’insuffisance rénale,
– troubles cardiovasculaires,
– troubles hépatiques,
– abus, pharmacodépendance, recherche d’effet plaisant,
– syndrome amotivationnel,
– hémorragies digestives,
– syndrome de sevrage sérotoninergique,
– interaction alcool-baclofène chez les patients non-abstinents,
– décès qui s’élèvent à 4% des notifications.

“l’enjeux de santé publique que représente la lutte contre l’alcoolisme” justifie t-il de prescrire un médicament sans démonstration identifiée? Cette lutte ne devrait-elle pas commencer en amont avant que les individus deviennent alcooliques, avant que les publicités et autres moyens marketing des industriels de l’alcool n’influence les plus faibles? Les lobbys sont-ils trop fort? Est-ce ainsi que le ministère de la santé gère la fonction préventive de la santé publique?

L’état paye des milliers de scientifiques dans différents centres de recherche chaque années. Ne serait-ce pas le moment  que nos scientifiques fonctionnaires fassent un peu de développement pharmaceutique et évaluent l’efficacité réelle du baclofène avant de tirer des conclusions (une étude a été débutée en 2012 mais ne remplira à priori pas les conditions minimale des études réclamées pour un dépôt d’AMM).  Récemment, il a même été proposé que les nouveaux AMM ne soient délivré qu’à la condition qu’un médicament fasse la preuve d’une efficacité supérieure aux produits existant déjà sur le marché. L’idée est bonne. Sauf pour le baclofène? Les bonnes résolutions d’il y a un an sont donc déjà devenues caduques? Un article publié dans la Presse Médicale et écrit par le Dr Rolland du service d’addictologie du CHRU de Lille, le réclame pourtant.

Cette situation est unique et la démarche de la France et de l’Afssaps l’est également. Si on peut comprendre la démarche d’une association qui défend une idée et la médiatise, si on peut comprendre la volonté d’aider des patients en quête d’une guérison salvatrice, qu’arrivera t-il si demain, après que des milliers patients aient été traités par le baclofène avec la bénédiction de l’Afsaaps, soit finalement découvert  une augmentation de la mortalité sous baclofène, alors que toutes les règles modernes d’autorisation d’un médicament aient été violées ?

Source

Ability of baclofen in reducing alcohol craving and intake: II–Preliminary clinical evidence
Addolorato G, Caputo F, Capristo E, Colombo G, Gessa GL, Gasbarrini G
Alcohol Clin Exp Res. 2000 Jan;24(1):67-71.

Effectiveness and safety of baclofen for maintenance of alcohol abstinence in alcohol-dependent patients with liver cirrhosis: randomised, double-blind controlled study
Giovanni Addolorato, Lorenzo Leggio, Anna Ferrulli, Silvia Cardone, Luisa Vonghia, Antonio Mirijello, Ludovico Abenavoli, Cristina D’Angelo, Fabio Caputo, Antonella Zambon, Prof Paul S Haber, Prof Giovanni Gasbarrini
The Lancet, Volume 370, Issue 9603, Pages 1915 – 1922, 8 December 2007

[PDF] Point d’information Mise en garde sur l’utilisation hors … – Afssaps
www.afssaps.fr/content/download/…/Point-info-Baclofène-2011.pdf
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3 juin 2011 – L’utilisation hors AMM du baclofène (Lioresal® et génériques) dans le bénéfice du baclofène dans l’alcoolo-dépendance n’est pas démontré 

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