samedi 3 décembre 2016

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La vérité sur les boissons “sportives”

Les sportifs qu’ils soient athlètes ou non sont bombardés de messages publicitaires les encourageant à boire plus, en particulier au cours d’un exercice physique. Ce nouveau dogme est né récemment : en effet, dans les années 1970, même dans les sports d’endurance comme le marathon, la question de l’hydratation n’existait pas. Comment en quelques dizaines d’années est-on passé d’une absence de considération à une urgence physiologique presque vitale? Le British Medical Journal publie une enquête révélant sous quelles influences et suivant quelles motivations marketing, avant même de faire un effort, un apprenti sportif s’achètera une boisson dites « sportive » comme le Gatorade en même temps qu’une paire de baskets.

L’influence du rôle de l’hydratation dans le sport remonte à la naissance de l’engouement pour le jogging, un phénomène qui a éclos dans les années 1970, lors du marathon de New York.

Une boisson en particulier va cristalliser les intérêts et les espoirs, le Gatorage. Robert Cade, un médecin néphrologue de l’université de Floride invente dans les années 1960 une des premières boissons « sportives » contenant de l’eau, du sodium, du sucre, du mono potassium phosphate avec un arôme citron. Son nom ? Gatorade, du nom de l’équipe de football américain les Gators, puisque la boisson avait été inventée pour les soutenir physiologiquement. Gatorade est censé prévenir une déshydratation, éviter les coups de chaleur, réduire la survenue de crampes musculaires et augmenter les performances. C’est ce qui était revendiqué alors. Aujourd’hui, le secteur industriel des boissons sportives, encore parfois appelées boissons énergisantes, est le secteur des boissons en plus forte croissance et qui devrait, uniquement aux Etats-Unis, atteindre 2 milliards de dollars de chiffre d’affaire en 2016.

Ce sont des multinationale qui gère ces produits : PepsiCo possède Gatorade, Coca Cola et GSK, un laboratoire pharmaceutique, ont également chacun leur boisson énergétique, Powerade et Lucozade. Toutes participent bien sûr comme sponsors aux JO de Londres 2012. Lucozade utilise entre autres, l’image de l’athlète Mohammed Farah,médaillé des JO de Londres avec un slogan “Faster, Stronger, For Longer” (voir les films publicitaires).

L’explication de la fulgurante ascension de ces boissons tient à l’association de la science et du marketing. L’industrie des boissons énergétique devait créer le besoin et par conséquent modifier les habitudes des sportifs : en montrant au sportif qu’un problème alors inconnu, la déshydratation, pouvait être responsable de ses piètres performances, qu’un geste simple permettait de l’éviter, boire le produit X devenait une réponse rapide à un besoin facilement identifiable.

Lorsque l’équipe Australienne de Cricket, invaincue jusqu’alors, perdit face à l’Angleterre, L’institut Australien du Sport, financée par Gatorade mena une étude trouvant que 50% des joueurs étaient déshydratés. CQFD. C’est donc par l’intermédiaire de telles institutions que les industriels des boissons énergétiques commencèrent à diffuser leurs slogans, toujours soutenus par des « études scientifiques ».

Un marketing professionnel se met en place visant à s’attirer la bienveillance, les soutiens et les recommandations des meilleures institutions, universités, revues spécialisées et leaders sportifs.

Des partenariats liant industriels et « prescripteurs » se dessinent: Virgin Active est en partenariat avec Powerade et un produit de GSK, Maximuscle, en partenariat avec LA Fitness. Gatorade fonde la Gatorade Sports Science Institute (GSSI) pour mener à bien des études cliniques et éduquer les professionnels du sport et les athlètes tant sur la diététique du sport que sur la science de l’effort sportif. Des congrès sont organisés dans des destinations paradisiaques.  Les éditeurs d’ouvrages sur le sport et la performance y participent. Ron Maughan, Louise Burke et Edward Coyle coéditeurs du livre Food, Nutrition and sport performance II : The International Olympic Commitee consensus on Sports and Nutrition, ont tous des conflits d’intérêt avec Gatorade et leur livre est sponsorisé par Coca-Cola, le fabriquant de Powerade.

Le plus grand succès de GSSI est d’avoir réussi à décrédibiliser l’idée que le corps était capable de gérer tout seul son homéostasie, de détecter une déshydratation, et d’y répondre en créant la sensation de soif : « malheureusement, il n’y a pas de signal physiologique clair de la déshydratation » déclarait Bob Murray de la GSSI en 2008.

Même les conseils nutritionnelles du comité olympique publiés en 2003 puis en 2008, ne mentionnent jamais la soif comme signal d’alerte mais recommandent à l’inverse une hydratation avant toute déshydratation : «La déshydratation réduit les performances et les sportifs doivent bien s’hydrater avant un exercice physique » (source : athlètes Medical information). Ces conseils ont profondément pénétré les associations de santé. Par exemple Diabetes UK conseille «Buvez de petites quantités, même si vous n’avez pas soif, car la déshydratation altère dramatiquement les performances».

Ce sont les liens créés par ces industriels avec plusieurs institutions qui ont permis une telle dérive. Dès 1993, Bill Murray du GSSI, lors d’une réunion de consensus financée par la boisson Isostar (Novartis) déclarait : « Il est nécessaire que les athlètes soient mieux informés des dangers de la déshydratation et de l’importance des apports adéquats de liquide. L’eau n’est pas le meilleur liquide pour la réhydratation, que ce soit pendant ou après l’effort ». Ce consensus fut publié dans la revue scientifique « The British Journal of Sports Medicine ».

La même stratégie se met en place aux Etats-Unis. En 1992, l’American College of Sport Medicine qui fédère 45 000 membres accepte un soutien financier de Gatorade d’un montant de 250 000 dollars. Seulement 4 années plus tard, apparaît dans les recommandation de la société une nouvelle doctrine, « Zéro % déshydratation » conseillant aux sportifs de « boire autant que toléré». Cette doctrine est le résultat d’une table ronde s’étant déroulée en 1993 et financée par Gatorade. La moitié des auteurs de ces recommandations travaillent avec l’armée américaine, la plus grande consommatrice mondiale de Gatorade ou ont un lien avec la GSSI.

Ces recommandations ont été modifiées en 2007, conseillant à nouveau de suivre sa propre sensation de soif mais attirant encore l’attention sur le danger d’une perte de 2% de son poids au cours d’un exercice sans dire comment un sportif serait capable d’évaluer ce poids. La plupart des auteurs de ces recommandations sont liés à un industriel des boissons sportives.

Pour Arthur Siegel, Professeur de Médecine à l’université d’Harvard, la déshydratation a pris cette place dans la presse parce que les associations sportives l’ont diffusé, mais en fait, la déshydratation ne produit pas de risque vital ; Il n’existe à ce jour aucune preuve qu’un marathonien ne soit un jour décédé de déshydratation explique t-il.

Il y a par contre peut-être un autre risque qui menace quelques uns de ceux pratiquant une activité physique intense, celui de l’hyponatrémie (le taux de sodium dans le sang s’abaisse) : 1600 sportifs auraient souffert d’hyponatrémie au cours de marathons et 16 en seraient décédés. Une étude récente publiée dans la prestigieuse revue médicale The NEJM ne retrouvait aucun lien entre la survenue d’une hyponatrémie et le type de boissons absorbées, autrement dit aucun effet protecteur des boissons «sportives», avant de conclure que c’est le volume absorbé qui est le principal facteur entrainant l’hyponatrémie pas les éléments contenus dans le liquide. Selon l’auteur principal, «la meilleure manière d’éviter l’hyponatrémie est de ne pas avoir une balance des liquides positive », c’est à dire boire moins que l’on ne perd de liquide, soit l’exact contraire de ce que recommande l’industrie des boissons sportives. Trop boire créé le risque. Une revue de la littérature confirme ce constat en montrant qu’il n’y a aucune preuve que «La consommation de boissons sportives (électrolytes+ liquide hypotonique) puisse prévenir la survenue d’une hyponatrémie ».

Ces évidences scientifiques n’empêchent pas les industriels de ne pas communiquer clairement sur le sujet : Pour Coca Cola « l’hyponatrémie est liée à l’incapacité de remplacer le sodium perdu par la sudation ou par l’absorption de boissons pauvres en sodium telles que l’eau », le site internet de Powerade oubli de mentionner qu’une hyponatrémie peut survenir même chez ceux buvant des boissons « sportives »,  et de manière indirecte, le site internet MedecineNet dit « Pour prévenir l’hyponatrémie et la perte électrolytique, les athlètes devraient remplacer les liquides corporels perdus par des boissons contenant des électrolytes, comme les boissons sportives ».

Dorénavant, après avoir convaincu le mode du sport, les industriels de la boissons sportive se tournent vers les enfants. Sous couvert d’une implication dans les opérations antidopages lors des jeux olympiques, le laboratoire GSK a développé un matériel à destination des enfants présenté directement dans les écoles anglaises dont l’un évoque l’osmose et l’eau : «Au cous d’un exercice intense, une sudation importante fait perdre au corps de l’eau et du sel. Si de grandes quantités d’eau pure sont consommées, cela va diluer la concentration de sucres et d’ions dans le sang et les tissues. L’eau va rentrer, par osmose et bloquer les muscles (…) Dans les cas extrêmes, une intoxication par l’eau peut provoquer la mort ». L’influence pseudo-scientifique a été tellement forte que de nombreuses écoles en Angleterre demandent aux enfants faisant du sport de s’interrompre tout les 15-20 minutes pour s’hydrater suivant en cela les recommandations édictées par un Professeur de Pédiatrie de l’Université McMaster, Oded Bar-Or, également membre de GSSI : « Il faut s’assurer que les enfants arrivent totalement hydratés avant une session ou une compétition et obliger à des pauses boissons toutes les 15-20 minutes aux cours des activités, même si l’enfant ne ressent pas la soif ». Ces allégations peuvent être retrouver sur le site internet de la boisson

Cette promotion extensive fait évidemment de l’ombre à l’industrie de l’eau en bouteille dont les groupes de lobby réagissent en mettant en garde contre la consommation inutiles de calories importantes, ce qui n’arrive pas avec la consommation d’eau. En réponse, l’industrie des boissons sportives prétend que ses boissons permettent une meilleure hydratation : « l’eau seule n’est pas suffisante pour maintenir une hydratation » explique la boisson Lucozale, « L’eau n’est pas suffisante » dit encore le site web de Powerade. Powerade a pu réaliser une campagne de publicité utilisant l’espoir de médaille Olympique à l’heptathlon, Jessica Ennis, disant « Powerade ION4 hydrate mieux que l’eau ». L’EFSA, l’European Food Safety Authority qui a récemment revu l’ensemble des allégations autorisées en matière de publicité pour les aliments et les boissons, a autorisé que les boissons sportives (carbohydrates-electrolytes solutions) utilisent l’argument qu’elles hydratent mieux que l’eau (améliore l’absorption d’eau au cours de l’exercice) et qu’elles aident à maintenir l’endurance chez les sportifs. Pourtant une revue de la littérature fournie par les fabricants de boissons sportives à l’EFSA dans le but de soutenir leurs allégations, ne confirme pourtant pas ces deux points. L’EFSA dit s’être appuyée sur ces études pour autoriser les deux allégations ainsi que sur un document sur l’hydratation édité par l’American College on Sport Medicine daté de 2007. Un second article publié dans la revue BMJ recommande que l’EFSA développe une expertise réelle jugeant l’ensemble des donnée très largement insuffisantes pour asseoir les affirmations que pourront dorénavant en toute légalité utiliser les industriels des boissons sportives.

Les industriels des boissons sportives justifient ces allégations par les démonstrations faites au cours de nombreuses études. Si effectivement des études existent, elles sont toutes sponsorisées par les industriels eux-mêmes et menées par des scientifiques qui leur sont liées, et souvent publiées dans des revues également en relations avec les instituts scientifiques créés par les industriels. Il n’y a pas exemple pratiquement aucune étude où une boisson sportive n’apporterait pas de bénéfice qui fut publiée au cours des 30 dernières années et selon certains scientifiques comme Paul Laursen, publier des études négatives est extrêmement compliqué pour ne pas dire impossible. La transparence obtenue au cours des études cliniques évaluant des médicaments n’est pas encore de mise pour celles menées dans la nutrition.

Enfin, un dernier point important posé par cette consommation de boissons sportives de plus en plus en vogue chez les jeunes, est leur contribution à l’obésité. Une bouteille de 500 ml de Powerade de contient 19,6 grammes de sucre, 17,5 grammes (32 grammes de carbohydrates) pour une bouteille de Lucozade et 30 grammes pour une bouteille de Gatorade Perform, un fait que la communication « santé » de ces boissons tend à faire ignorer.

A lire aussi :

Le site internet Powerade et son “Calculateur d’hydratation” . La rubrique “Hydratation et performance” du site confirme les influences mises en lumière par l’article du British Medical Journal : “Si vous n’êtes pas assez hydraté, peu importe le nombre d’heures d’entraînement que vous faites, vos performances peuvent en être affectées. Seul un corps bien hydraté peut exploiter ses possibilités au maximum. C’est aussi simple que cela affirment les auteurs du site internet.

Le site internet Isostar où les mêmes allégations sont retrouvées : “La déshydratation est source d’une moindre performance dès 1 à 2 % de perte du poids corporel (0,7 l à 1,4 l pour une personne de 70 kg) ; à ce stade, la diminution du rendement musculaire est déjà de 10 % ! “

Le site internet Gatorade et  son”Guide de l’hydratation idéale”, qui permet de faire face à la “Déshydratation : l’adversaire invisible” (sic) : “La déshydratation est un état qui diminue la performance et qui survient lorsque l’athlète perd ne serait-ce que 2 % de fluides corporels. La déshydratation diminue la performance athlétique dès lors que le niveau de fluides corporels descend au-dessous de 98 %. La principale cause de déshydratation est la perte de sueur, un processus corporel essentiel qui facilite l’évacuation de la chaleur corporelle dans l’environnement. Lorsque les athlètes ne compensent pas les pertes dues à la sueur, la fonction physiologique du système de régulation thermique de l’organisme est compromise, d’où un risque pour la performance et le bien-être physique des athlètes“.

Et les autres….comme le site du Journal le Figaro et sa rubrique santé : “Les boissons sportives permettent une hydratation optimale au cours et au décours de l’exercice sportif.afin de compenser les pertes en minéraux et de reconstituer le stock de glycogène, carburant de l’effort”…

Source

The truth about sports drinks
Deborah Cohen
BMJ 2012;345:e4737

How Valid is the European Food Safety Authority’s assessement of sports drinks?
Matthew Thompson, Carl Heneghan, Deborah Cohen
BMJ 2012;345:e4753

Crédit Photo Creative Commons by  rscanderlecht

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