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Pamplemousse et interaction médicamenteuse, ou quand la presse se pique de pharmacologie

Suite à un article de la revue française “Prescrire” évoquant les interactions médicamenteuses avec le pamplemousse, la presse Française s’est lancée dans une mise en garde massive contre la consommation de cet agrume, publiant des dizaines d’articles enjoignant tout consommateur de médicaments à suspendre à l’instant toute consommation de pamplemousse. Rien dans l’actualité scientifique ne parait pouvoir expliquer ce soudain intérêt pour le pamplemousse ; aucune victime récente, aucun scandale, aucune publication de cas mystérieux, ni même une curieuse maladie diagnostiquée par le docteur House et dont le coupable serait le pamplemousse…

Il est vrai que le pamplemousse est un inhibiteur enzymatique du CYP3A4 (isoenzyme du cytochrome P450). La substance responsable en serait la naragénine et les furanocoumarines contenues dans le fruit et la pelure, telles que la bergamottine et la 6’,7’-dihydroxybergamottine5. Or de nombreux médicaments nécessitent la présence de cytochrome P450 pour être métabolisés par le foie. Environ 40 substances actives seraient concernées. L’absence de cytochrome P 450, du fait de la consommation de pamplemousse sous une forme ou une autre, est donc susceptible d’entrainer des modifications du métabolisme médicamenteux et donc d’avoir des conséquences cliniques : cette inhibition va ralentir le métabolisme des médicaments et va majorer leur concentration maximale capable d’entrainer à son tour une toxicité.

Cette information est connue depuis plus de 20 ans : elle a été révélée en 1991 par DG Bailey & al dans la revue The Lancet. On trouve facilement sur internet des articles anciens rappelant ces données comme par exemple cet article de mai 2000 du département hospitalo-universitaire de pharmacologie de bordeaux, “Le jus de pamplemousse et le cytochrome P450“, ou encore cette information complète sur le site internet de l’ANSM, l’Agence Nationale des médicaments et des produits de santé “Interactions médicamenteuses et cytochromes“.

Selon la revue “Prescrire”, “Il n’est pas exclu que d’autres jus, notamment le jus d’orange, exposent également à ces risques d’effets indésirables”. En plus de pamplemousse ((Citrus maxima L.), les autres fruits connus à ce jour pour créer cette interaction avec le cytochrome P450 sont le jus l’orange amère (Citrus aurantium L.), le pamplemousse rose et le citron vert (Citrus limon L.). Concernant le jus d’orange communément vendu, cette affirmation de la revue “Prescrire” semble hasardeuse et ne parait pas reposer sur une base scientifique solide. Selon une étude publiée en 2006 et ayant évalué l’influence de plusieurs jus de fruits sur les cytochromes P450, “Orange, mandarine orange, carotte, tomate n’ont pas montré d’effet hépatique inhibiteur de l’activité du CYP3A”. Cependant, d’autres cytochromes peuvent être inhibés par d’autres jus de fruits comme le CYP2C9 inhibé par le jus d’ananas, ou la carambole qui inhibe sept cytochromes.

Il existe une interaction importante entre les médicaments et notre alimentation qui ne s’arrête pas aux inhibiteurs du cytochrome P450. Le jus de pamplemousse, d’orange et de pomme diminuent nettement l’absorption de certains médicaments dans le conduit intestinal, ce qui peut provoquer un effet inverse à celui décrit précédemment et une diminution de l’efficacité de certains traitements médicamenteux (ref). Le sujet est donc vaste et va peut-être permettre à la revue Prescrire et aux journalistes santé Français d’éduquer pendant de nombreux mois. Pour ceux qui voudraient prendre un peu d’avance sur leur quotidien préféré, cet article vous donnera déjà un aperçu : “Interaction des médicaments avec l’alimentation“.

Pour en savoir plus : 

Médicaments dont la concentration peut-être modifié par l’absorption conjointe de jus de pamplemousse:

Hypolipémiant (Statines) : Simvastatine, atorvastatine, lovastatine et autres
Antihypertenseurs (Inhibiteurs calciques) : Verapamil, felodipine, nifedipine, nitrendipine, nisoldipine
Immunosuppresseurs : Cyclosporine, tacrolimus
Médicaments contre le paludisme : Halofantrine, arthemeter
Médicaments antiHIV : Antiprotéases : Saquinavir, nelfinavir, indinavir
Benzodiazepines : Midazolam, triazolam
Antibiotique (Macrolides) : Erythomycine
Antiépileptiques : Carbamazépine
Médicament des troubles de l’érection : sildenafil

Autres….

Comment savoir si un médicament est un inhibiteur des Cytochromes P450?   En plus de poser la question à votre médecin ou à votre pharmacien, rendez-vous sur le site de Pharmacomédicale.org où vous rechercherez la fiche du médicament que vous souhaitez contrôler : par exemple pour les statines le site indique clairement “Ce risque de toxicité peut être particulièrement augmenté par des interactions médicamenteuses, notamment avec des inhibiteurs des cytochromes P450″, ou pour certains antifongiques “Ce sont des inhibiteurs du CYP3A4 d’où de nombreuses interactions médicamenteuses à prendre en compte.”

 Pour en savoir plus sur le pamplemousse et son histoire

Source

Pamplemousse : interactions avec de nombreux médicaments
Rev Prescrire 2012 ; 32 (347) : 674-679

Inhibitory effects of fruit juices on cytochrome P450 3A (CYP3A) activity
Hyunmi Kim, Yune-Jung Yoon, Ji-Hong Shon, In-June Cha, Jae-Gook Shin and Kwang- Hyeon Liu
American Society for Pharmacology and Experimental Therapeutics 13 janvier 2006

Interaction of citrus juices with felodipine and nifedipine
DG Bailey, JD Spence, C Munoz, JM Arnold
Lancet, 1991 Feb 2;337(8736): 268-9

The effects of fruit juices on drug disposition: a new model for drug interactions
G.K. Dresser, D.G. Bailey
European Journal of Clinical Investigation (2003) 33 (Suppl.2), 10-16

Crédit Photo Creative Commons by  Stefanvds(.com)

 

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