Benzodiazépine et Alzheimer : « Science et Avenir » avait tort

Les benzodiazépines peuvent-elles provoquer une maladie d’Alzheimer ? Il y a un an,  la revue Science et Avenir titrait «Ces médicaments qui favorisent Alzheimer », rendant les benzodiazépines responsables chaque année en France de 16.000 à 31.000 cas de maladie d’Alzheimer. La rédactrice en chef, Dominique Leglu dénonçait cela dans un éditorial filmé :  » C’est une affaire grave que nous dénonçons ce moi-çi dans Science et Avenir. Nous révélons en effet les premiers résultats d’une étude épidémiologique qui a porté sur des médicaments que vous connaissez tous, des anxiolytiques et des somnifères,et l’effet qu’il y a à les consommer de façon abusive, chronique, excessive. Cette enquête révèle qu’il y aurait de 16 000 à 33 000 personnes supplémentaires entrant dans la maladie d’Alzheimer, l’accusation est très grave, etc » (voir la vidéo). Ces affirmations étaient le résultat d’une analyse journalistique d’une étude non publiée. L’ensemble de la presse emboita le pas au mensuel.


Ces médicaments qui favorisent Alzheimer par Wakeup-

A la vue des éléments qui étaient disponibles à l’époque, Docbuzz avait discuté la pertinence de ces affirmations journalistiques destinées à créer la confusion et la peur chez les patients à partir de bien peu de chose (voir article Docbuzz). Le Pr Bégaud, auteur de l’étude, avait également rapidement pris ses distances avec les assertions de « Science et Avenir » déclarant par exemple sur France Info : « Il n’y a pas de lien de causalité directe démontrée (…) Il n’a jamais été démontré qu’ils entraînaient directement Alzheimer ». L’étude du Pr Begaud est aujourd’hui publiée dans la revue anglaise The British Medical Journal; Nous pouvons donc vérifier si oui ou non la revue pouvait écrire ce qui fut écrit.

A l’heure actuelle, aucune étude n’a pu démontrer un lien entre la prise de benzodiazépines et la survenue de démence expliquent les auteurs, les résultats obtenus par différents travaux restant très conflictuels. Pour évaluer ce lien les scientifiques Bordelais ont mené une analyse statistique au sein d’une population ayant participé à une autre étude (étude PAQUID). Les patients analysés étaient des participants sans démence au début de l’étude, qui avaient pris une fois une benzodiazépine (on est loin de la consommation abusive…). Leur évolution a été comparée à un second groupe qui lui n’avait jamais pris de benzodiazépine. Cependant, aucune notion de durée d’utilisation, ni de dose n’a pu être considérée. Les résultats ont été ajustés à certaines données tel que l’âge, le sexe, le niveau d’éducation, le célibat, la consommation de vin et la prise de certains médicaments (antihypertenseurs, antidiabètiques, statines,..), mais sans que d’autres médicaments psychotropes n’aient pas été pris en compte.

Sur les 3777 patients initialement inclus dans PAQUID, les auteurs ont exclu de leur analyse 735 patients qui avaient déjà pris des benzodiazépines, 132 qui avaient des questionnaires mal remplis et 154 qui avaient une démence. Pour l’analyse finale, il ne restait donc que 95 patients qui avaient pris une benzodiazépine et 968 qui n’en avaient pas pris. Ces deux groupes n’étaient évidemment peu comparables, en particulier sur les facteurs de risque de démence : les utilisateurs des benzodiazépines avaient un niveau d’éductation inférieur, étaient plus souvent célibaires ou veufs, étaient beaucoup plus souvent dépressifs (4 fois plus), étaient plus souvent hypertendus, bref avaient de plus nombreux risques de déclencher une démence.

Quinze années plus tard, 30 participants (32% de 95) ayant à l’époque consommé une fois une benzodiazépine et 233 (23%) des non consommateurs avaient développé une démence, soit un  risque statistique mesuré par les auteurs, (en n’utilisant uniquement les facteurs confondants préalablement cités), augmenté de 60% (avec évidemment un intervalle de confiance très large caractérisant la faiblesse du résultat obtenu).

Ainsi, il faudrait croire qu’une benzodiazépîne prise 15 ans plus tôt, sans que l’on sache à quelle dose, ni sur quelle durée, serait susceptible de favoriser la survenue d’une démence 15 ans plus tard. Evidemment cette étude a des limites : l’étude a été menée avec (seulement) 95 patients ayant déclaré lors d’un interrogatoire avoir pris une fois une benzodiazépine (prise non confirmée d’une autre manière) et l’analyse finale incluait 30 cas réels de démence. Ces résultats de l’étude n’ont pas pu être ajustés pour tous facteurs confondants indispensables (car non relevés dans l’étude PAQUID) tels que l’anxiété, où les troubles du sommeil accentuant le constat que les groupes étaient peu comparables. De nombreuses patients ont par ailleurs été exclus entrainant probablement des biais de sélection. Les auteurs ont conscience de ces faiblesses et écrivent en conclusion de leur article que «D’autres recherches devraient explorer si la prise de benzodiazépines chez les patients de plus de 65 ans s’associent à une augmentation du risque de démence et devraient également étudier une éventuelle corrélation avec les dosages de benzodiazépines et la durée de prise », confirmation que l’analyse n’apporte pas de réponse finale.

Cette publication des résultats confirme que la revue « Science et Avenir » a utilisé des données non concluantes pour extrapoler un résultat dans le but de faire un scoop, et peut-être de vendre plus de numéros de la revue. « Science et Avenir » devrait en informer ses lecteurs et les patients qu’elle a injustement inquiété. La revue récidive ce mois-çi ;  La maladie d’Alzheimer serait dorénavant une maladie infectieuse. Dominique Leglu en témoigne dans une nouvelle vidéo : « Ce que nous avons découvert et que nous révélons dans Science et Avenir, c’est que cette maladie est infectieuse (…) ».


Sciences et Avenir 788: l’édito de Dominique Leglu par sciencesetavenir

NB : suite à un commentaire, le texte de l’article a été modifié.

Source

Benzodiazepine use and risk of dementia: prospective population based study
Sophie Billioti de Gage, Bernard Bégaud, Fabienne Bazin, Hélène Verdoux, Jean-François Dartigues , Karine Pérè, Tobias Kurth, Antoine Pariente
BMJ 2012;345:e6231

L’abus de benzodiazépines favoriserait la demence chez les plus de 65 ans
Science et Avenir
Octobre 2011

Crédit Photo Creative Commons by  AJC1

7 thoughts on “Benzodiazépine et Alzheimer : « Science et Avenir » avait tort

  1. Et si vous arrêtiez d’en faire une histoire personnelle?
    Si l’Inserm que publie le BMJ en arrive à ces résultats, ne vaut-il pas mieux rester l’esprit ouvert et entreprendre une étude à grande échelle, plutôt que de décréter que tout est faux?
    Vu le nombre de patients sur-consommateurs, il serait temps de vérifier. D’autant que tout soignant honnête ne peut que constater ce que vous savez déjà: que cela accroit très fortement la désorientation et les chutes chez les personnes âgées.Ce qui a un cout non négligeable.
    La confusion entre démence et Alzheimer est fréquente et souvent hâtive, soit. Mais on arrive aux mêmes résultats, la dépendance, et c’est ce qui importe.

  2. Si je puis me permettre, l’analyse ci-dessus, malgré son caractère fouillé, est quelque peu partiale en ce sens qu’elle fait l’impasse sur certaines parties de la publication qui n’arrangent pas la démonstration de l’auteur de ce blog et en interprète d’autres de manière quelque peu curieuse. Ecrire « cette étude a des limites majeures qui rendent ses résultats discutables, voire très discutables » me parait non fondé au plan scientifique (c’est de plus assez méprisant pour le British Medical Journal dont on connait la rigueur et la sévérité) et relever d’un parti-pris dont on ne comprend pas très bien le sens ni l’intérêt. En tout cas, si cela sert des intérêts, ce ne sont pas ceux de la santé publique ni ceux de la pharmacovigilance.

  3. Bonjour,
    Vous avez raison sur le fond, ces médicaments ont de véritables effets secondaires et ne sont vraisemblablemnet pas prescrits
    selon les règles pour tous les patients. Une étude à grande échelle serait la bienvenue.
    Merci de votre commentaire

  4. Cette affirmation est effectivement subjective. Nous demanderons aux auteurs de la modifier.
    Merci de votre commentaire.

  5. ALZHEIMER ET BENZOS : DOCBUZZ AVAIT TORT

    Sidérant votre mauvaise foi ! Au-delà de votre tarabiscotage suspect des chiffres, un de vos arguments était que l’étude du professeur Bégaud n’avait pas été publiée et donc qu’elle n’avait pas de valeur. Or, elle vient d’être publiée dans le BMJ et confirme quasiment mot pour mot l’article de Sciences et Avenir. L’Inserm elle-même a validé son contenu. Ceux qui veulent en avoir le cœur net n’ont qu’à se reporter au résumé que fait l’Inserm sur son site http://www.inserm.fr/espace-journalistes/demence-et-consommation-de-benzodiazepines

    On peut y lire entre autres « que les individus consommant des benzodiazépines présentent environ 50 % plus de risque de développer une démence durant le suivi comparés à ceux qui n’en ont jamais consommé » C’est précisément ce qu’écrivait l’article de Sciences et Avenir.

    On peut y lire également que « la tendance observée dans l’étude principale est confirmée, quelle que soit la durée d’exposition antérieure (de 3 à 5 ans pour les utilisateurs récents à plus de 10 ans pour les utilisateurs ayant toujours pris des benzodiazépines pendant le suivi). » Des propos qui battent en brèche vos affirmations selon lesquelles les patients n’auraient pris qu’une seule dose de benzo. Et tout le reste de vos objections est à l’avenant.

    Quant au fait qu’on ignore le lien de cause à effet, c’était également écrit en toutes lettres dans un encadré du journal. Mais diriez-vous qu’un accident de voiture n’a pas eu lieu parce qu’on en ignore la cause ?

    « Se tromper est humain, disait Saint Augustin, mais persister dans son erreur est diabolique »

    Bien à vous

    Guy Hugnet, journaliste, auteur de l’article sur benzos et Alzheimer publié dans Sciences et Avenir.

  6. Bonjour,

    Comme le disait un lecteur précédent, Docbuzz ne souhaite pas en faire une affaire personnelle mais souhaite cependant vous répondre :
    – Il y a d’un côté l’étude du Pr Bégaud et de l’autre ce que vous en avez fait, un brulot alarmiste. Le Pr Bégaud et son équipe ont analysé des données existantes, plus ou moins solides et ont publiés leurs travaux. Une démarche scientifique honorable comme l’est la critique d’une étude. De là a en faire la UNE accrocheuse que vous avez osé « Ces médicaments qui favorisent Alzheimer », la vidéo de votre rédactrice en chef annonçant une quasi-révélation, et le chiffrage à des milliers de maladies d’Alzheimer annuelles provoquées par ces médicaments, il y a un aqueduc que vous avez franchi pour des raisons qui vous regardent mais ne sont pas justifiables scientifiquement à la lecture de l’étude. D’ailleurs, le Pr Bégaud a, si je me rappelle bien, pris très rapidement ses distance avec votre traitement de cette information. Il peut exister un journalisme scientifique qui ne transforme pas en contre vérité une étude qui n’avait pas la puissance ni le design pour affirmer un lien entre benzodiazépine et Alzheimer. Le Pr Bégaud avait, dans les limites de son étude, raison. Science et Avenir avait tort, scientifiquement tort, médicalement tort et éthiquement tort.
    Merci de votre commentaire

  7. Vos arguments s’effilochent au fur et à mesure. Le compte-rendu que ns avons fait de l’étude a été validé par l’Inserm et par Bégaud lui-même dans le nouvel Obs du jeudi 25 consacré aux psychotropes. Il ne parle pas au conditionnel. Reste l’accusation de recherche à tout prix de scoop. Elle ne tient guère la route non plus. Quand le BMJ publie en février 2012 une étude révélant que les benzos sont impliquées dans la mort de 320 000 à 507 000 personnes par an aux Etats-Unis, a-t-il scientifiquement, médicalement et éthiquement tort? Avez vs protesté ? Leur avez vs écrit pour leur reprocher leur « brûlot alarmiste »? Libération a consacré une page au sujet qualifiant ces résultats d’ « effrayants ». On n’a pas entendu vos commentaires acides. Pourtant c’est exactement la même démarche.

    Si je vous comprends bien il vaut mieux étouffer les scandales sanitaires ? Le Vioxx – 30000 morts minimum dans le monde mais pas un seul cas signalé par les médecins en France – le New York Times ne devait pas publier ? Idem pour le Zyprexa, diabète et prise de poids allant jusqu’à 50 kg. Le Distilbène et les malformations d’enfants révélés par le Welt am Somtag. Le grand public n’avait pas besoin de savoir ? Et la Thalidomide ? et les amphétamines prescrites par wagons entiers pendant plusieurs décennies aux enfants, femmes enceintes, etc… mélangées avec des barbituriques pour former une compote distribuée allègrement aux vieillards… aucun problème ?
    La dépendance aux benzos? Après le lancement du Valium au début des années 60, le corps médical l’a nié pendant une bonne dizaine d’années. Ca n’existait pas. Des élucubrations. Avant de lâcher du lest et de la reconnaître du bout des lèvres après une vingtaine d’années. Aujourd’hui c’est un fait établi. Leur implication dans la détérioration cérébrale c’est encore une invention. Chut ! On ne dit rien.

    Pour finir, je vous laisse méditer cette sentence de Philippe Even : « les médecins peuvent être difficilement être juge et partie. Comment voulez vs qu’ils prescrivent à tour de bras des médicaments et annoncent ensuite que ce sont des poisons ? C’est impossible ! Ils ont trop peur des conséquences judiciaires »

    Bien à vous

    Ps : par ailleurs je vs conseille de lire l’interview de Bernard Bégaud p 110 dans le Nouvel OBS de ce jeudi 25. Tout à fait conforme à nos propos dans Science et Avenir.

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