samedi 3 décembre 2016

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Benzodiazépine et Alzheimer : “Science et Avenir” avait tort

Les benzodiazépines peuvent-elles provoquer une maladie d’Alzheimer ? Il y a un an,  la revue Science et Avenir titrait «Ces médicaments qui favorisent Alzheimer », rendant les benzodiazépines responsables chaque année en France de 16.000 à 31.000 cas de maladie d’Alzheimer. La rédactrice en chef, Dominique Leglu dénonçait cela dans un éditorial filmé : ” C’est une affaire grave que nous dénonçons ce moi-çi dans Science et Avenir. Nous révélons en effet les premiers résultats d’une étude épidémiologique qui a porté sur des médicaments que vous connaissez tous, des anxiolytiques et des somnifères,et l’effet qu’il y a à les consommer de façon abusive, chronique, excessive. Cette enquête révèle qu’il y aurait de 16 000 à 33 000 personnes supplémentaires entrant dans la maladie d’Alzheimer, l’accusation est très grave, etc” (voir la vidéo). Ces affirmations étaient le résultat d’une analyse journalistique d’une étude non publiée. L’ensemble de la presse emboita le pas au mensuel.


Ces médicaments qui favorisent Alzheimer par Wakeup-

A la vue des éléments qui étaient disponibles à l’époque, Docbuzz avait discuté la pertinence de ces affirmations journalistiques destinées à créer la confusion et la peur chez les patients à partir de bien peu de chose (voir article Docbuzz). Le Pr Bégaud, auteur de l’étude, avait également rapidement pris ses distances avec les assertions de “Science et Avenir” déclarant par exemple sur France Info : “Il n’y a pas de lien de causalité directe démontrée (…) Il n’a jamais été démontré qu’ils entraînaient directement Alzheimer”. L’étude du Pr Begaud est aujourd’hui publiée dans la revue anglaise The British Medical Journal; Nous pouvons donc vérifier si oui ou non la revue pouvait écrire ce qui fut écrit.

A l’heure actuelle, aucune étude n’a pu démontrer un lien entre la prise de benzodiazépines et la survenue de démence expliquent les auteurs, les résultats obtenus par différents travaux restant très conflictuels. Pour évaluer ce lien les scientifiques Bordelais ont mené une analyse statistique au sein d’une population ayant participé à une autre étude (étude PAQUID). Les patients analysés étaient des participants sans démence au début de l’étude, qui avaient pris une fois une benzodiazépine (on est loin de la consommation abusive…). Leur évolution a été comparée à un second groupe qui lui n’avait jamais pris de benzodiazépine. Cependant, aucune notion de durée d’utilisation, ni de dose n’a pu être considérée. Les résultats ont été ajustés à certaines données tel que l’âge, le sexe, le niveau d’éducation, le célibat, la consommation de vin et la prise de certains médicaments (antihypertenseurs, antidiabètiques, statines,..), mais sans que d’autres médicaments psychotropes n’aient pas été pris en compte.

Sur les 3777 patients initialement inclus dans PAQUID, les auteurs ont exclu de leur analyse 735 patients qui avaient déjà pris des benzodiazépines, 132 qui avaient des questionnaires mal remplis et 154 qui avaient une démence. Pour l’analyse finale, il ne restait donc que 95 patients qui avaient pris une benzodiazépine et 968 qui n’en avaient pas pris. Ces deux groupes n’étaient évidemment peu comparables, en particulier sur les facteurs de risque de démence : les utilisateurs des benzodiazépines avaient un niveau d’éductation inférieur, étaient plus souvent célibaires ou veufs, étaient beaucoup plus souvent dépressifs (4 fois plus), étaient plus souvent hypertendus, bref avaient de plus nombreux risques de déclencher une démence.

Quinze années plus tard, 30 participants (32% de 95) ayant à l’époque consommé une fois une benzodiazépine et 233 (23%) des non consommateurs avaient développé une démence, soit un  risque statistique mesuré par les auteurs, (en n’utilisant uniquement les facteurs confondants préalablement cités), augmenté de 60% (avec évidemment un intervalle de confiance très large caractérisant la faiblesse du résultat obtenu).

Ainsi, il faudrait croire qu’une benzodiazépîne prise 15 ans plus tôt, sans que l’on sache à quelle dose, ni sur quelle durée, serait susceptible de favoriser la survenue d’une démence 15 ans plus tard. Evidemment cette étude a des limites : l’étude a été menée avec (seulement) 95 patients ayant déclaré lors d’un interrogatoire avoir pris une fois une benzodiazépine (prise non confirmée d’une autre manière) et l’analyse finale incluait 30 cas réels de démence. Ces résultats de l’étude n’ont pas pu être ajustés pour tous facteurs confondants indispensables (car non relevés dans l’étude PAQUID) tels que l’anxiété, où les troubles du sommeil accentuant le constat que les groupes étaient peu comparables. De nombreuses patients ont par ailleurs été exclus entrainant probablement des biais de sélection. Les auteurs ont conscience de ces faiblesses et écrivent en conclusion de leur article que «D’autres recherches devraient explorer si la prise de benzodiazépines chez les patients de plus de 65 ans s’associent à une augmentation du risque de démence et devraient également étudier une éventuelle corrélation avec les dosages de benzodiazépines et la durée de prise”, confirmation que l’analyse n’apporte pas de réponse finale.

Cette publication des résultats confirme que la revue “Science et Avenir” a utilisé des données non concluantes pour extrapoler un résultat dans le but de faire un scoop, et peut-être de vendre plus de numéros de la revue. “Science et Avenir” devrait en informer ses lecteurs et les patients qu’elle a injustement inquiété. La revue récidive ce mois-çi ;  La maladie d’Alzheimer serait dorénavant une maladie infectieuse. Dominique Leglu en témoigne dans une nouvelle vidéo : “Ce que nous avons découvert et que nous révélons dans Science et Avenir, c’est que cette maladie est infectieuse (…)”.


Sciences et Avenir 788: l’édito de Dominique Leglu par sciencesetavenir

NB : suite à un commentaire, le texte de l’article a été modifié.

Source

Benzodiazepine use and risk of dementia: prospective population based study
Sophie Billioti de Gage, Bernard Bégaud, Fabienne Bazin, Hélène Verdoux, Jean-François Dartigues , Karine Pérè, Tobias Kurth, Antoine Pariente
BMJ 2012;345:e6231

L’abus de benzodiazépines favoriserait la demence chez les plus de 65 ans
Science et Avenir
Octobre 2011

Crédit Photo Creative Commons by  AJC1

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