dimanche 4 décembre 2016

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Pourquoi autant de médecins ont rejoint si vite le parti Nazi?

Pendant la république de Weimar, plus de 50% des médecins ont adhéré au parti nazi, un record vis-à-vis de n’importe quelle autre profession. Au sein des SS, les médecins étaient 7 fois plus nombreux que l’employé allemand moyen. Un record, d’autant plus que 50% des médecins de Berlin par exemple étaient juifs ou avaient des ancêtres juifs, que de nombreux médecins avaient des collègues ou des chefs de service juifs. Mais les médecins n’ont pas été que de simples adhérents au parti nazi ; ils ont activement contribué à sa politique en étant par exemple au cœur du programme « Action T4 », qui a éliminé 275000 patients «incurables ». Ces médecins ont également mené les expériences les plus dramatiques qu’aucun homme de science n’avait mené : 100 prisonniers sont mort d’expérience de congélation, 200 d’expériences de hautes altitude, 200 de tuberculose inoculée volontairement, 800 jumeaux au cours des expériences de Joseph Mengele et 400 000 ont durablement souffert de blessures du fait de stérilisations forcées , d’inséminations artificielles, de transplantations musculaires ou osseuses ou de contaminations par divers agents bactériens ou viraux, des poissons, du phosgène, du phénol ou du cyanide. De nombreuses études ont depuis la fin de la guerre tentée d’analyser cette complicité. Que ce soit au niveau professionnel ou sociétale, c’est très souvent « l’éthique » qui a été utilisée pour justifier ces actes non éthiques.

Les médecins étaient en fait prédisposés à adhérer à l’autorité du régime nazi du fait des d’objectifs partagés comme instiller une culture de conformité, prévenir les contaminations, apporter une solution face aux problèmes existentiels (handicap, décès, pauvreté, solitude), développer la biologie, la recherche et les sciences. La profession médicale avait donc des centres d’intérêt qui étaient aussi au cœur de l’idéologie nazie.

En 1965, un chercheur de l’université de Yale, Stanley Milgram, démontrait que 65% des individus se soumettaient aux ordres même quand il s’agissait de brutaliser ou de tuer un autre être humain. Cette conformité et cette obéissance a toujours été au centre de l’apprentissage médical où il est enseigné de suivre scrupuleusement règles et protocoles. Les nazis  célébraient la force de la certitude qui était opposée aux doutes, aux interrogations et à l’incertitude, « fruit des artéfacts culturels juifs », qui eux étaient punis et expurgés.

C’est dans le cadre de la prévention des contagions, que le parti nazi dessina l’extermination du peuple juif comme une nécessité sanitaire. Cet alibi d’un acte éthique servant de caution et de camouflage à une action non éthique fut utilisée à plusieurs reprise par la propagande du parti nazi : le peuple juif était constamment montré par la propagande du Reich comme un danger à la santé des citoyens allemands, créant une différence entre l’allemand juif, dangereux, et le vrai allemand pur et propre.

Cette distinction discriminatoire visant à  la deshumanisation était instillée à travers les discourts, des affiches qui pouvaient représenter le peuple juif sous forme d’araignée, de serpent ou de rat ou encore sous forme de champignon vénéneux. Les membres du corps médical ont pu être d’autant plus sensibles à cette propagande que le but de tout médecin est de lutter contre les infections et les nuisances pouvant altérer la santé des populations.

L’idéologie nazie valorisait également la lutte contre la mortalité. Le parti nazi présenta même au peuple allemand une nouvelle forme d’immortalité symbolique, par la promesse de la création d’une nation toujours renouvelée, toujours jeune : « C’est notre souhait que cet état dure 1000 ans. Nous sommes heureux de savoir que le futur nous appartient « (Hitler 1935). Le régime Hitlérien se voulait donc une manière de transcender la mort, en assurant cette immortalité symbolique, à travers les succès du groupe et sa perpétuation. En opposition avec cette idéologie, figurait la croyance juive, septique vis-à-vis de toute immortalité. Tout, dans cette aventure idéologique nazie était au service de cette évocation de l’immortalité du groupe, la marée de drapeaux rouges et noirs, les svastikas, les masses humaines en uniformes, jusqu’à parteiadler. Force et immortalité. En comparaison à d’autres professionnels, les médecins ont pu être plus sensible à cette promesse symbolique d’éternité.

Des facteurs économiques ont certainement favorisé cette adhésion massive du corps médical au parti, si ce n’est aux idées nazies : après la première guerre mondiale, le peuple allemand avait besoin de retrouver une fierté. C’est en désignant le peuple juif comme cible de cette honte nationale, responsable de la destruction économique, que le parti nazi trouva un bouc émissaire pour régler ses problèmes intérieurs. L’insécurité économique était importante et les ambitions des hommes étaient bloquées par la crise. Le corps médical était lui aussi touché : le nombre de médecins avaient considérablement augmenté, beaucoup plus vite que la population, Le nombre de patients par médecin diminuait ainsi que, par conséquent, leurs revenus. Les médecins juifs étaient rendus responsables de cette situation. Les lois antijuives, visant à exclure les médecins juifs des académies, des universités, des laboratoires et des cabinets professionnels permirent donc rapidement aux autres membres du corps médical de trouver une situation professionnelle et financière rapidement plus confortable. Les étudiants en médecins particulièrement, affluèrent au parti, voulant profiter rapidement des opportunités de carrières.

L’Allemagne était organisée selon un « processus de militarisation sociale » : il fallait pour y faire carrière être officier de réserve et l’armée restait au cœur de l’organisation concentrique des valeurs : des postes militaires étaient donc des postes attractifs pour les médecins. Le parti nazi apportait en plus une nouvelle fierté ou une revanche aux battus de 1918 : 24 798 médecins avaient combattus au cours de la première guerre mondiale dont 10% y trouvèrent la mort. Les vivants ont pu être plus favorables aux thèses de revanche défendues par le régime Hitlérien. L’expérience du combat et les horreurs de la première guerre ont également pu influencer leurs pratiques ultérieures et réduire leur niveau de compassion.

Examiner l’idéologie nazie à travers le prisme du médecin généraliste allemand révèle à quelles parties de l’idéologie, ces médecins furent sensibles. En particulier, la pseudoscience du darwinisme social servit de base philosophique à la justification du nettoyage eugéniste de la population juive à travers l’Europe. C’est aussi cette philosophie qui motiva 50 médecins à appliquer le programme « Action T4 » ou ils gagnèrent en expérience et appliquèrent ensuite « la solution finale » à une échelle encore inégalée par l’homme. L’expérimentation médicale fut aisée à mettre en place comme une étape suivante nécessaire au peuple allemand.

L’idée que la société allemande était prédominante sur l’individu allemand faisait partie de l’idéologie hitlérienne : « vous n’êtes rien, la nation est tout ». Cette idéologie était également une réponse attendue après l’insécurité sociale qui suivit la défaite de 1918. Les thèses de deux médecins, Erwin Liek et Karl Korchau  qui expliquaient que s’occuper d’un patient malade ne devait pas se faire au détriment de la communauté, remettait en cause la définition même de la pratique médicale, mais adhérait à cette thèse.

Le nombre important de médecins ayant rejoint le parti nazi est exemplaire de la manière dont certains mécanismes d’idéologies et de défenses, qui ont empêché les allemands, survivant de la seconde guerre, à entrevoir pleinement la réalité de l’holocauste, étaient donc en fait déjà opérant avant l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. La Association Allemande de Médecine existait avant l’accession du parti nazi au pouvoir. Cette société et ses membres ont été des instruments non seulement de la planification mais aussi de l’implémentation des atrocités qui ont finalement été révélées au monde et jugées à Nuremberg. La compréhension des causes des brutalités commises par les médecins nazis avec rigueur et efficacité reste encore en partie incomprise. L’identification des causes ayant alimenté ce comportement permettra  de prévenir de futurs abus en mettant en lumières les conditions qui peuvent rendre les médecins susceptibles de détourner la recherche scientifique, la pratique médicale ou l’éthique médicale.

Source

Why did so many german doctors join the Nazi Party early
Haque OS, De Freitas J, Viani I, Niederschulte B, Bursztajn HJ
Int J Law Psychiatry. 2012 Oct 3.

Crédit Photo : Sins of the father; In the gripping play East of Berlin, a young man confronts his dad’s Nazi past

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