mardi 27 septembre 2016

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La “taxe Daudigny” sur l’huile de palme ne sauvera ni les hommes ni les Orangs-Outans

La commission des affaires sociales du Sénat a adopté, mercredi 7 novembre, dans le cadre du projet de budget de la Sécurité Sociale, un amendement  visant à augmenter de 300 % la taxe sur l’huile de palme, une taxe qui passerait d’environ 100 euros la tonne à 300 euros. Les arguments mis en avant pour justifier cette nouvelle taxe, en dehors de trouver facilement quelques 40 millions d’euros qui seront à nouveau payés par les consommateurs, sont très «politiquement corrects» : l’objectif est de faire reculer la consommation d’huile de palme, une huile très utilisée dans l’industrie agroalimentaire qui serait néfaste pour la santé du fait de sa concentration en acide gras saturés, explique le rapporteur de cet amendement, le sénateur Yves Daudigny, citant comme source scientifique de ce danger potentiel l’ANSES.

A ce premier argument de santé publique s’ajoute le fait que cette culture des palmiers dont provient l’huile, n’est pas écologique, un argument qui pourrait faire rire venant d’un responsable politique d’un des pays les plus consommateurs de pesticides au monde. La déforestation générée par la culture de ces palmiers menace en plus le cadre de vie des orangs-outans, un troisième argument réel mais étonnant venant d’un pays qui a rasé sa forêt et sa faune pour devenir le premier pays agricole Européen.

Ces arguments ont fait la une de nos journaux papiers et télévisés, sans qu’aucun ne cherche à discuter le fondement ou les preuves scientifiques d’une éventuelle toxicité de l’huile de palme. Les journalistes ont même cherché à surenchérir sur les arguments du sénateur Yves Daudigny comme LCI, pour qui l’huile de palme est même un «Tsunami de toxines».

L’huile de palme, est extraite par pression à chaud de la pulpe des fruits d’Elaeis guineensis, le palmier à huile, et constitue l’huile de cuisine traditionnelle en Asie, en Afrique ou en Amérique Latine. Les pays industrialisés l’ont adopté pour leur industrie alimentaire mais aussi pour l’industrie cosmétique voire la production de biocarburants. 126 000 tonnes d’huile de palme alimentaire sont consommées chaque année en France, soit deux kilogrammes par habitants. Relativisons donc tout de suite cette «surconsommation» : la production mondiale d’huile de palme est de 50 millions de tonnes; la France ne consomme donc que 0,25% de la production mondiale, un chiffre souvent absent de vos journaux. Par ailleurs, un triplement des taxes favorisera évidemment la substitution vers d’autres huiles ou d’autres graisses. Qui en profitera ? Les arguments santé mis en avant sont-ils justifiés ou ne sont-ils que de la poudre aux yeux politique intégralement relayée par des médias peu regardants ? Les acides gras saturés sont-ils réellement toxiques pour la santé ?

L’huile de palme et autres huile assimilées (palmiste, coprah) entrent dans la composition de la margarine, de l’huile de friture, des plats cuisinés, des glaces, des biscuits, soupes lyophilisées, pâtes à tartiner, lait pour bébé, sardines en boîte, bouillon de poulet, mayonnaise, sauce tomate, céréales, chocolat, glaces, fromage râpé, fromages analogues, sauces crèmes fraiches, pâtes à tartes, plats préparés, sauces, biscottes, brioches etc, un usage jugé excessif par Mr Daudigny : “Elles sont utilisées de manière excessive par la restauration collective et dans l’industrie agroalimentaire”…Elles “sont notamment incorporées dans les produits de biscuiterie et dans l’alimentation salée ou sucrée à destination des enfants” et contribueraient au développement de l’obésité et favorisent les maladies cardio-vasculaires. Ces accusations sont graves, non seulement vis-à-vis de l’huile de palme, des industriels qui utiliseraient donc impunément un produit dangereux, mais aussi vis-à-vis des autorités sanitaires qui ont laissé faire des années sans rien dire.

L’huile de palme brute est riche en bêta-carotène (15 fois plus que la carotte) d’où sa teinte jaune orangée à rouge, ainsi qu’en vitamine E (tocophérols). Elle devient blanche après ébullition et sa richesse en acides gras saturés la rend semi-solide à température ambiante. Ce sont surtout l’Indonésie et la Malaisie qui se sont spécialisé dans la production d’huile de palme. Depuis quelque temps une huile de palme respectant des normes écologiques et dite durable, initiée par le WWF et des acteurs du secteur de l’huile de palme (Roundtable Sustainable Palm Oil) existe sur le marché. Ces deux pays contestent fortement les arguments avancés par  M. Daubigny et les journalistes pour condamner leur production d’huile : “agression sans fondement”, “irresponsable” et “mal informée” disent-ils, ajoutant que “La majorité des graisses saturées consommées en France sont issues des aliments d’origine animale” (le bœuf, 15% de graisses saturées), ou encore le fromage….

Et au contraire des autres huiles qui ont souvent besoin de passer par une phase d’oxygénation, créatrice de graisse trans,  l’huile de palme ne contient pas d’acide gras trans, des acides gras reconnus réellement comme néfaste pour la santé cardiovasculaire et absorbés en consommant de la viande animale, du lait, ou des huile végétale hydrogénées (http://www.anses.fr/index.htm).

Mais puisque l’ANSES (Agence Nationale de sécurité Sanitaire) est cité en référence par le Sénateur voulant incriminer les acides gras saturés, voyons ce qu’elle écrit dans un rapport public très complet sur les acides gras, comptant 327 pages et publié en 2011 :

– “Toutes les études d‘intervention montrent que l‘augmentation des apports en Acides Gras Saturés considérés en bloc augmente la cholestérolémie, mais il faut préciser qu‘ils augmentent à la fois le cholestérol–LDL et le cholestérol-HDL” (donc effet neutre, NDLR)

– “Les Acides Gras Saturés ont également été impliqués dans d‘autres paramètres des maladies cardiovasculaires, notamment dans la thrombose, le dysfonctionnement endothélial, l‘inflammation mais les données sont très insuffisantes pour qualifier en bloc les Acides Gras Saturés de délétères (page 128)”.  Une étude publiée en 1991 retrouvait même une réduction des lipides circulant chez l’homme consommant de l’huile de palme.

– “Chez les sujets ayant une maladie cardiovasculaire, une réduction de l‘apport en Acides Gras Saturés, sans perte de poids, au bénéfice d‘un apport glucidique accru, n‘est pas favorable sur l‘athérosclérose coronarienne“,

– “Finalement, une récente méta-analyse conclut à l‘absence d‘association entre les apports en Acides Gras Saturés et le risque de maladies cardiovasculaires et coronariennes“.

En conclusion, les données de l’ANSES ne soutiennent absolument pas les arguments de M. Daudigny, contrairement à ce qu’il invoque pour justifier son projet de loi.

Ainsi, les acides gras saturés, consommés en proportion raisonnable, ne sont nullement un danger pour la santé. Une étude japonaise publiée en 2010 retrouve même que sa consommation est inversement corrélée à la mortalité par accident vasculaire cérébral; Une étude américaine d’une durée de 8 ans retrouve que la réduction des apports en graisses comportant une réduction des acides gras saturés, remplacés par des fruits et des légumes, ne réduit pas les risques de maladies cardio-vasculaires;  Une autre étude américaine menée chez la femme ménopausée retrouve même qu’une augmentation de la consommation de graisses saturées ralentit l’athérosclérose coronaire. On retrouve cependant quelques études montrant un effet inverse (dont Docbuzz s’était fait l’écho), et prises en compte dans l’analyse de l’ANSES.

On pourrait encore arguer que certains acides gras saturés contenus dans l’huile de palme seraient eux délétères, comme par exemple l’acide palmitique retrouvé à hauteur de 44% dans cette huile et considéré comme pouvant être athérogène (ANSES). Pris isolément et en très grande quantité, pourrait-il présenter un danger réel pour la santé humaine? L‘acide palmitique est en fait l’acide gras le plus commun à l’ensemble du règne animal et végétal : il est présent dans le beurre, le fromage et la viande. Il est aussi l’acide gras le plus utilisé par nos cellules pour fabriquer l’énergie nécessaire à leur existence (ATP),  un apport qui va bien au-delà de l’huile de palme, et dont le contrôle passe alors beaucoup plus par une limitation de la consommation de graisses en général plut^ot que d’un seul aliment en particulier.

Ainsi, il n’existe aujourd’hui que quelques preuves indirectes des potentiels effets délétères de l’huile de palme sur la santé humaine, qui sont plutôt des remises en causes d’un comportement alimentaire favorisant la surconsommation de graisses en général, plutôt que l’huile de palme ou des acides gras saturés en particulier. La justification de santé publique utilisée par le Sénat Français est donc peu cohérente avec les données publiées à ce jour. Par ailleurs, cette loi ne changera pas le comportement alimentaire des français. En plus, l’huile de palme et ses acides gras saturés seront substitués par d’autres graisses qui elles, pourraient contenir des acides gras trans en grande quantité. La question reste donc entière : quel est l’objectif réel du sénateur Yves Daudigny? Si cette loi est appliquée, nous verrons alors quelle production remplacera l’huile de palme dans l’ensemble des aliments industriels cités plus haut. Nous verrons aussi que l’obésité ne sera pas réduite ni d’ailleurs le risque de maladies cardiovasculaires. Par ailleurs, ce n’est pas en supprimant 0,25% de la demande mondiale d’huile de palme que le cadre de vie des orangs-outans sera préservé (soutenez plutôt le WWF).

Composition en acides gras de l’huile de palme :
– Acide gras saturés : acide palmitique 44 % acide stéarique 4,5 % acide myristique 1 %,
– Acides gras mono-insaturés : acide oléique 38 %,
– Acides gras poly-insaturés : acide linoléique 10 % acide linolénique 0,5 %

Source

Dietary intake of saturated fatty acids and mortality from cardiovascular disease in Japanese: the Japan Collaborative Cohort Study for Evaluation of Cancer Risk Study
Kazumasa Yamagishi, Hiroyasu Iso, Hiroshi Yatsuya, Naohito Tanabe, Chigusa Date, Shogo Kikuchi, Akio Yamamoto, Yutaka Inaba, and Akiko Tamakoshi for the JACC Study Group
AJCN. First published ahead of print August 4, 2010

Dietary fats, carbohydrate, and progression of coronary atherosclerosis in postmenopausal women
Dariush Mozaffarian, Eric B Rimm, David M Herrington
Am J Clin Nutr November 2004 vol. 80 no. 5 1175-1184

Effect of a palm-oil-vitamin E concentrate on the serum and lipoprotein lipids in humans
D T Tan, H T Khor, W H Low, A Ali, A Gapor
Am J Clin Nutr April 1991 vol. 53 no. 4 1027S-1030S

Actualisation des apports nutritionnels conseillés pour les acides gras
ANSES mai 2011

 

Crédit Photo Creative Commons by trayser

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