dimanche 4 décembre 2016

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Sarin et Sarrasins

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Les rebelles Syriens exécutent d’une balle dans la tête 7 soldats de l’armée régulière (Vidéo mise en ligne par le NYT)

Le 21 aout 2013, soit il y a un peu plus de 15 jours, entre 3 heures et 4 heures du matin, l’armée Syrienne aurait utilisé un gaz de combat pour déloger les rebelles d’une position stratégique dans la banlieue ouest de la capitale Damas, à Gouta.

Le laboratoire anglais de Porton Down, a, selon le premier ministre britannique David Cameron trouvé des traces de gaz sarin dans des échantillons de terre et des morceaux de tissus prélevés sur le lieu de l’attaque. Mais le gouvernement Anglais refuse de révéler le type de signature retrouvé. Ce type de test reste complexe car le gaz sarin se décompose rapidement au contact de l’eau, de l’humidité de l’air ou de la sueur humaine. Seules des traces de composés dérivés du gaz peuvent donc être identifiés. L’élément le plus convainquant que peut mettre en évidence ces tests est l’acide isopropyl methylphosphonoserine (IMPA), le premier composé de dégradation du gaz, un composé qui n’existe nul part ailleurs et signe donc l’existence antérieure du sarin. Mais ce composé ne persiste pas plus d’une semaine et se décompose en acide methylphosphonoserine (MPA), qui lui n’est plus spécifique du sarin et n’apporte donc plus la preuve formelle de l’utilisation de ce gaz.

D’après les informations fournies par les Nations Unies, ce sont ses inspecteurs qui ont prélevé des échantillons de terre, des morceaux de vêtements, des échantillons d’urine et de sang ainsi que des débris des munitions retrouvées sur place, à Gouta. Ces échantillons ont été envoyés à plusieurs laboratoires appartenant à l’OPCW (Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons). Les Etats-Unis déclarent eux aussi avoir identifié le gaz sarin à partir d’échantillons (cheveux et sang) mais prélevés indépendamment des Nations Unies.

Selon un document de synthèse rendu public par le gouvernement français pour justifier une intervention armée, la Syrie de Bachar-El-Assad dispose d’un arsenal chimique important. Ce document reproche à la Syrie actuelle d’avoir « violé ses engagements souscrits depuis 1968 au titre du protocole de Genève de 1925 concernant la prohibition d’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques”*. Mais ce document avait été ratifié avant le coup d’état d’Hafez El-Assad.

Par ailleurs, l’utilisation de gaz de combat aurait déjà eu lieu lors de cette guerre civile à Saraqeb en avril 2013 intoxiquant 20 personnes, et à Jobar, intoxiquant 40 personnes au milieu du mois d’avril 2013, sans entrainer les menaces de représailles actuellement brandies par la France et les Etats-Unis. Ce serait en fait l’étendue des victimes, qui atteindrait 300 à 1500 selon les estimations de différentes organisations et services de renseignements, un chiffre bien vague et d’autant plus grand qu’on s’éloigne de la Syrie, qui justifieraient une intervention de punition. Par ailleurs, ce document officiel français déclassifié exclu une action menée par la résistance syrienne : « L’observation de nombreux enfants en bas âge souffrant de symptômes violents (convulsions notamment), sur huit sites différents, porte à conclure qu’une mise en scène ou une manipulation de la part de l’opposition sont très peu probables. Ces constats, de même que la multiplicité des sources vidéos et des témoignages, excluent toute possibilité de falsification par celle-ci». Et alors que ce document déclassifié affirme que « aucun groupe appartenant à l’insurrection syrienne ne détient, à ce stade, la capacité de stocker et d’utiliser ces agents”, on se rappellera cependant que le 31 mai 2013, les autorités Turques avait arrêté douze membres du Front al-Nosra, un groupe rebelle Syrien lié à Al Qaïda, en possession de gaz sarin.

D’ailleurs, face aux assertions de la France, des Etats-Unis et de l’Angleterre, tout les experts ne sont pas unanimes : Paula Vanninen, directrice de Verifin, l’Institut finnois pour la vérification de la convention des armes chimiques, et Gwyn Winfield, directeur du magazine CBRNe World, spécialisée dans les armes chimiques, le gaz sarin militaire ou le gaz innervant n’a pas été nécessairement utilisé dans cette attaque présumée chimique, car les personnes qui ont aidé les victimes ne portaient pas de vêtements de protection ni de masques. Ainsi, ces experts affirment que si le gaz sarin était utilisé, ces personnes là devraient être contaminées. Ces doutes peuvent être renforcé par le refus de tous les accusateurs de la Syrie de montrer les preuves qu’ils détiennent.

Le gaz sarin, l’isopropyl methylphosphonofluoridate, est un gaz neurotoxique incolore et inodore. Ce composé chimique a été inventé par 5 chercheurs de la société Allemande IG-Farben en 1937, celle qui développa également le Zyklon B. Ces composés étaient initialement destinés à être utilisés comme pesticides. Le gaz peut-être absorbé par voie respiratoire passant alors rapidement dans le sang mais peut aussi pénétrer l’organisme par contact à travers de la peau, la cornée de l’œil, ou être ingéré. Le sarin a un fonctionnement très simple; il inhibe l’acétylcholinestérase, une enzyme présente chez tous les mammifères dont la fonction est de dégrader l’acétylcholine. Or l’acétylcholine est un neurotransmetteur utilisé par le système nerveux central (cerveau) et le système nerveux périphérique où il contrôle l’activité musculaire. La conséquence d’une exposition au sarin est que la dégradation de l’acétylcholine est bloquée et que l’acétylcholine s’accumule alors, démultipliant ses effets et créant un syndrome cholinergique aiguë: les muscles vont se contracter en particulier tous les muscles respiratoires entrainant une grande difficulté à respirer voire une asphyxie fatale, les pupilles sont contractées entrainant des difficultés de vision, il existe une hypersécrétion de salive, un écoulement nasal, une incontinence, des nausées et vomissements. L’atteinte du système nerveux central entraine des crises épileptiques et à plus long terme des troubles de la mémoire et de l’apprentissage, chez les survivants. Des troubles neurologiques et musculaires à types de paralysies plus ou moins étendues et persistants des semaines ainsi que des troubles sensitifs cutanés ont été décris après exposition humaine. A forte concentration, le gaz est mortel instantanément.

Bien que mis en développement par l’Allemagne au cours de la seconde guerre mondiale, le sarin ne fut jamais utilisé par l’armée Allemande mais fut récupéré par les armées alliées. L’OTAN, les Etats-Unis comme l’Union soviétique en feront une production abondante. En 2000, il était estimé que 15 000 tonnes de sarin étaient stockées à travers le monde. Les effets du gaz sarin sur l’homme sont connus du fait d’actions de guerre et d’attentats terroristes.

Il fut utilisé pour la première fois par l’armée de Saddam Hussein au cours de la guerre Iran-Irak de 1984-1987 faisant, selon les estimations, entre 20 000 et 100 000 morts essentiellement du côté Iranien : L’Irak de Saddam Hussein était alors soutenue par les Etats-Unis, la France et l’URSS; aucun de ces pays ne s’insurgera contre l’utilisation de ces armes chimiques en grande quantité bien que l’Irak soit signataire en 1931 du protocole de Genève de 1925, interdisant l’utilisation des armes chimiques.. En 1988, l’Iran à son tour aurait utilisé du gaz sarin contre l’Irak faisant 5000 victimes mais cette accusation portée par l’administration américaine de Ronald Reagan reste non formellement confirmée à ce jour. Cette même année, l’armée de Saddam Hussein utilisa le gaz sarin contre les « rebelles » kurdes dans son propre pays, sans subir pour autant une “punition” des Etats-Unis ou de la France: Le 16 mars, la ville d’Halabja, dans le Kurdistan irakien, fut la cible de cette attaque perpétrée par l’aviation irakienne équipée de mirages F1 français qui y déverseront pendant cinq heures, des  gaz mortels, gaz moutarde, Tabun, Sarin et VX (un agent neurotoxique 100 fois plus violent que le sarin) faisant près de 5.000 morts. D’ailleurs deux entreprises françaises de l’industrie chimique qui auraient aidé Saddam Hussein à constituer son arsenal sont actuellement visées par une plainte de survivants : le parquet de Paris a ouvert en 2013 une enquête pour “complicités d’assassinats”, “complicités de tentatives d’assassinats” et “recel” du produit de ces crimes,

Le 27 juin 1994, la secte religieuse Aum Shinrikyo  commis un premier attentat au gaz dans une zone résidentielle de la ville de Matsumoto au Japon qui exposa plus de 600 personnes et fit 7 morts. 9 mois plus tard, le 20 mars 1995, elle récidivait, cette fois dans le métro de Tokyo utilisant du sarin sous forme liquide qui ferra 12 victimes immédiates et plus de 5000 blessés.

En 1997, La revue scientifique The Lancet (vol 350, 2 aout 1997) rapportait qu’environ 99 000 soldats américains avaient été exposés à de faibles quantité de gaz sarin après que des artificiers américains aient fait sauter un dépôt de munitions irakien durant la guerre du golfe. L’information avait été rendue publique par le département de la défense américaine et la CIA le 24 juillet 1997. L’explosion avait relâché 18% du gaz stocké dans l’atmosphère et créé un nuage qui diffusa sur 600 kilomètre, la chaleur et l’absence d’humidité créant des conditions favorables à la diffusion du gaz.-

On ne peut donc que s’interroger sur les raisons qui réellement poussent les hommes politiques français et en premier lieu le président de la république à vouloir commettre un acte identifiable à une déclaration de guerre à la Syrie. Quel problème ont donc nos dirigeants à régler avec les pays musulmans? La Syrie est le troisième pays musulman attaqué, bombardé, par la France en quelques années. Si la manipulation émotionelle de l’opinion publique en usant (à nouveau) de l’image de femmes et d’enfants gazées,  auxquelles personnes ne peut rester indifférent, la France a t-elle, ne serait-ce qu’une chance de réussir à éviter que cela ne se reproduise? Par ailleurs l’absence de support légal d’une action militaire d’armées étrangères est pointée par de nombreux opposants.

Et quelles seraient les conséquences d’une telle action? Par exemple, notre investissement militaire et humain en Libye a t-il permis une avancée positive de la situation? Les deux parties combattantes en Syrie sont toutes deux coupables de crimes de guerre : le New York Times a mis en ligne hier une vidéo montrant l’exécution de 7 hommes, des soldats de l’armée régulière, préalablement torturés : selon les journaliste cette vidéo a été « sortie » de Syrie par un ancien rebelle dégouté de la violence dans un pays ou les exaction contre les civiles, les viols, les meurtres les enlèvements sont le quotidien d’un peuple meurtri et sans défense (Syrie : une vidéo d’exécutions sommaires par des rebelles fait surface). Si le régime de Bachar-El-Assad n’a plus de légitimité auprès des occidentaux ou de son peuple, quelle est celle des groupes rebelles auxquels il y a quelques mois la France du président Hollande voulait fournir des armes. On ne peut que difficilement imaginer que la prise de la Syrie par ces rebelles ouvrirait une ère de paix et de prospérité. Les liens entre les rebelles Syriens et l’Iran, la diffusion du conflit au Liban et la présence d’Israël risquent de prolonger et de développer la misère humaine dans cette région.

Enfin, les frappes envisagées tueront encore des hommes, créeront quelques veuves et orphelins de plus au nom de la morale d’un peuple français qui n’a jamais brillé par la sienne au cours des conflits qu’il a engendré. Voulons-nous en plus du sang Syrien sur nos mains? Le Président F. Hollande peut-il entrainer son pays dans une guerre refusée par le peuple français?

Le Protocole de Genève de 1925 fut rédigé et signé lors de la Conférence sur le contrôle du commerce international des armes et des munitions, qui se tint à Genève du 4 mai au 17 juin 1925 sous les auspices de la Société des Nations. La Conférence adopta une convention, qui n’est pas entrée en vigueur, sur le contrôle du commerce international des armes, munitions et instruments de guerre. Elle adopta également, comme document séparé, un protocole concernant l’utilisation des gaz. Les traités antérieurs interdisant l’utilisation des gaz, auxquels se réfère le Protocole, sont en particulier la Déclaration de La Haye du 29 juillet 1899 concernant les gaz asphyxiants, le traité de Versailles du 28 juin 1919, ainsi que les autres traités de Paix de 1919. (L’article 171 du traité de Versailles prévoit que “l’emploi des gaz asphyxiants, toxiques ou similaires, ainsi que de tous les liquides, matières ou procédés analogues, étant prohibé, la fabrication et l’importation en sont rigoureusement interdites en Allemagne.”). La République Arabe Syrienne signa ce traité le 17 février 1968. Deux ans plus tard, Hafez el-Assad, alors ministre de la Défense, prend le pouvoir par un coup d’État.

Sources

Programme chimique syrien – Cas d’emploi passés d’agents chimiques par le régime – Attaque chimique conduite par le régime le 21 août 2013.
Synthèse nationale de renseignement déclassifié02/09/2013

Protocole concernant la prohibition d’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques. Genève, 17 juin 1925.

 

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