dimanche 2 octobre 2016

Docbuzz

Retrouvez Docbuzz sur Twitter

Docbuzz est aussi sur Facebook

Tabac et cancer du poumon : La médecine Nazie avait déjà identifié le lien et mis en place des mesures de prévention

Capture d’écran 2013-11-18 à 23.56.51

Dans l’objectif d’évaluer l’influence du tabagisme sur la survenue des cancers, deux médecins allemands, les docteurs Schairer et Schöniger, lancèrent en 1942, une étude d’envergure, une analyse de cette étude tombée dans l’oubli est publiée dans la revue anglaise « Journal of Epidemiology and community healthNous sommes en 1943. Deux médecins, Eberhard Schairer et Erich Schöniger demandèrent à près de 200 patients atteints d’un cancer du poumon de répondre à un questionnaire sur leurs habitudes tabagiques et firent de même auprès de 555 familles dont un proche était décédé d’un cancer de la langue, de l’œsophage de l’estomac, du rectum, ou de la prostate. 700 questionnaires furent également envoyés à des habitants « non malades» de la ville de Jena afin de constituer un groupe comparateur. Tous les questionnaires ne furent pas exploitables mais près de 40% d’entre eux donnèrent la possibilité de porter une conclusion. L’étude démontrait un lien entre tabagisme élevé et cancer des poumons : Les patients ayant un cancer des poumons étaient des fumeurs, modérés ou importants, un lien de cause à effet qui n’est retrouvé avec aucun des autres cancers en particulier pas avec un cancer gastrique, le cancer le plus meurtrier à cette époque en Allemagne.. Les deux auteurs discutent encore l’accroissement du nombre de cancers des poumons au cours des 20 dernières années, en correspondance avec l’accroissement du tabagisme, un tabagisme essentiellement masculin comme d’ailleurs le cancer des poumons notent-ils encore. Schairer et Schöniger voulaient en fait confirmer la validité d’un travail publié en 1939 par le Dr Müller. Ce dernier évaluait le lien entre tabac et cancer du poumon par une étude également cas-contrôle, en comparant 86 hommes atteints d’un cancer du poumon avec 86 hommes sains.

Si ces travaux peuvent paraitre modernes dans une Europe où le tabac reste une des cause majeure de mortalité et de morbidité, comment expliquer que ces démonstratiosn des méfaits du tabac, clairement réalisées au cours de ces années de guerre, aient pu être totalement oubliées et passées sous silence, un oubli qui permet au tabac de continuer tuer près de 6 millions d’êtres humains chaque année sur notre planète, 6 millions d’êtres humains, le chiffre de la shoah.

Les deux scientifiques, Schairer et Schöniger publièrent leurs résultats en 1943 dans une revue médicale Allemande Zeitschuft fur Klebsforshung. Mais ces résultats ne diffusèrent pas en dehors du pays et tombèrent dans l’oubli. Le monde avait certes d’autres choses à faire. Toutefois les allemands n’étaient pas les seuls à avoir identifié cette association. Dès 1931, le médecin américain F.L. Hoffman, publiait dans la revue Annals of Surgery une étude cas-contrôle intitulé « Cancer and smoking habits » (Cancer et tabagisme) qui démontrait « de manière irrévocable que le tabagisme augmentait le risque de cancer de la bouche, de la gorge, de l’œsophage, du larynx et des poumons ». Et le Dr Hoffman, suspectait déjà le tabagisme passif des mêmes effets.

Capture d’écran 2013-11-18 à 23.56.12

Ce n’est qu’en 1994, dans un article général sur la médecine nazie, publié dans la revue anglaise Journal of Epidemiology and Community Health, que Davey Smith, Strobele and Egger, rappelèrent les conclusions de Schairer et Schöniger. Mais l’oubli de ce travail est aussi le fait du contexte dans lequel il fut réalisé. Les docteurs Schairer et Schöniger travaillaient alors à l’institut scientifique pour le contrôle des effets du tabac, un institut fondé en 1941 par Karl Asler, grâce à une donation de 100 000 Reichsmark directement de la chancellerie d’Adolf Hitler. Membre éminent de la SS, Karl Astel, fonda cet outil scientifique dans un objectif politique de propagande. Karl Asler était président de l’université de Iena. Il était un activiste anti-tabac convaincu et sympathisant d’un groupe de presse raciste et antitabac faisant sa propagande dans différentes revues comme « Air Pur » (Reine Luft). L’abstinence au tabac était pour lui « un devoir national-socialiste ».

Cet institut destiné à la lutte contre le tabac, était le premier de la sorte dans le monde. Son inauguration si fît durant le premier congrès consacré aux «Effets secondaires du tabac “. Le ministre de la santé du troisième Reich, Le Pr Hans Reiter, prit la parole le premier pour féliciter Hans Asler pour son obstination : «En réalisant votre objectif, vous avez ouvert la voie au milieu des objections formulées par des gens égoïstes, qui seront, dans le futur, de moins en moins nombreux ; s’il vous plait, prenez soin de ce projet qui pourrait sauver des centaines de milliers de travailleurs de valeur ». Adolf Hitler lui-même répondit à un télégramme envoyé lors du congrès : « Je suis très reconnaissant de ce télégramme reçu du premier congrès scientifique pour la recherche sur les dangers du tabac (…) Je vous envoie mes meilleurs vœux pour votre travail qui libérera l’homme d’un de ses poisons les plus dangereux ». L’institut mit en place des campagnes antitabac an achetant, et diffusant des écrits contre le tabac et finança même un film (Genussmittel Tabak) achevé en 1944 mais dont aucune copie n’a été officiellement retrouvée.

Le Dr Schairer, décédé en 1996, avait rejoint le parti nazi dès 1937 et était médecin au sein des chemises brunes. Le Dr Erich Schöniger, de 10 ans son cadet, était médecin de la Wehrmacht lors de la campagne de France et rejoignit Jena pour finir son doctorat. Leur travail n’était donc pas simplement scientifique, mais également politique : il peut être vu comme un produit de l’idéologie nazie contre le tabac, où le tabac était considéré comme une force corruptrice dont l’élimination servirait la cause de « l’hygiène raciale ». Le tabac était effectivement catalogué en Allemagne comme une des multiples «menaces»  à la santé du peuple. Les activistes anti-tabac nazis évoquaient souvent le fait que les 3 leaders fascistes Européens, Hitler, Mussolini et Franco ne fumaient pas alors que Staline, Churchill et Roosevelt fumaient beaucoup.

Capture d’écran 2013-11-19 à 00.01.19

En Allemagne comme ailleurs, l’expansion de la consommation de tabac avait suivi l’industrialisation : si l’invention des allumettes et de la machine à rouler avaient été des éléments essentiels à la diffusion « industrielle » du tabac, une génération d’accrocs au tabac fut  constituée dès la première guerre mondiale par les états qui fournirent gratuitement leurs jeunes soldats en cigarettes. En même temps, les états ont découvert que les taxes liées au tabac étaient une source de revenus importante et immédiatement disponible. La conséquence de cette explosion de la consommation de tabac au début du XXe siècle a été l’explosion du nombre des cancers du poumon : avant 1900, le cancer des poumons était une maladie inconnue avec seulement 140 cas publiés dans le monde entier : en 1930 c’était la seconde cause de mortalité chez l’homme en Allemagne derrière le cancer de l’estomac et en 1944, le cancer du poumon était devenu la première cause de mortalité. Dès les années 20, la médecine allemande fut la première à identifier l’épidémie de cancer du poumon, mais les cigarettes ne commencent à être blâmer pour ces morts seulement après les années 1930. Dans l’opinion publique, le goudron des routes, les gaz d’échappement des automobiles ou les épidémies de grippe étaient les causes les plus probables. D’autres assuraient que ces cancers étaient liés à une meilleure détection grâce aux rayons X qui permettaient depuis peu des radios des poumons et donc un diagnostic. Mais dès les années 20, les statistiques fiables de mortalité existaient et montraient les débuts de l’épidémie de cancers des poumons. Dès 1929, le Dr Fritz Lickint, exerçant à Dresde, publiait les premières statistiques de bonne qualité reliant tabagisme et cancer des poumons : le tabac était également la meilleure explication au fait que les cancers du poumon touchait 4 à 5 fois plus souvent les hommes que les femmes. En 1932, le Dr Adam Syrek, de l’université de Cracovie en Pologne, identifiait également ce lien dans les zones rurales polonaises où les pollutions industrielles n’existaient pas mais où le tabagisme était endémique.

Si l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933 a sacrifié certains pans de la science allemande, ce ne fut pas le cas de la médecine préventive contre les cancers. Il était important d’identifier et d’éliminer les agents capables d’altérer la santé du peuple allemand : les colorants alimentaires étaient très suspects et furent très étudiés, comme le furent les cancers des mineurs de l’uranium causés par l’exposition au gaz radon, ou les effets secondaires du mercure ou encore l’impact cancéreux de l’asbestose. Les nazis portaient donc une vigilance extrême à conserver pure, la nourriture, l’air et l’eau qui alimentaient le peuple allemand. En plus de L’étude réalisée par Schairer et Schöniger, l’Institut Karl Asler finance d’autres travaux sur le tabac : en 1942, Gabriele Schulze et Kate Dischner  interviewent 165 femmes pour identifier les effets physiques et psychologiques du tabac, dont beaucoup (75) étaient des prisonnières interdite de tabac et présentant des effets de « manque ». Des études animales sont également commandées : le scientifique tchèque Gustav Kuschinsky reçoit 17500 Reichsmarks pour identifier les dommages génétiques héréditaires causées par le tabac. Après la guerre, il mettra ses compétences et ses découvertes au service des industriels du tabac. Entre 1942 et 1945, sept thèses ont pour sujet les effets du tabac et de la nicotine dont trois réalisées sous l’égide de l’Institut. La plus importante fut bien sur celle conduite par Erich Schöniger sous la supervision d’Eberhart Schairer. L’étude fut publiée en 1943 et la thèse soutenue en 1944. Ses résultats seront publiés en anglais pour la première fois en 2001 (cf. sources).

Ces convictions précoces et étayées des méfaits du tabac eurent de nombreuses répercutions au niveau national : Des mesures sanitaires pour protéger la population du tabac furent mises en place. Il était interdit de fumer dans les bâtiments publics, les bus, les théâtres, et les cinémas. Karl Astel mis en place cette interdiction dans les universités, les hôpitaux militaires, les bureaux du parti et les bureaux de poste ; les femmes de moins de 25 ans ne pouvaient fumer en public. Une taxe pour financer la guerre doubla le prix des cigarettes et la guerre se poursuivant, le rationnement du tabac se fit de plus en plus sévère. Ces effets entrainèrent un effondrement du tabagisme en Allemagne : entre 1940 «et 1950, le tabagisme en Allemagne chuta de 50% alors qu’il augmenta de 100% aux Etats-Unis durant la même période. Mais déjà à cette époque les lobbies du tabac étaient puissants. Et si Adolf Hitler dit un jour regretter d’avoir offert du tabac à ses soldats dès le début de la guerre, les ministères ne souhaitaient pas interrompre l’afflux d’argent apporté par la taxe sur le tabac qui représentait 30% des revenus de l’état en 1942. Pour répondre à l’Institut Asler, l’industrie du tabac fonda « Tabacologia medicinalis » permettant de diffuser la propagande pro-tabac, mimant avant l’heure ce qui surgira dans les années 1950 aux Etats-Unis avec la création de l’Institut du Tabac puis du Conseil pour la recherche sur le tabac créé par l’industrie pour camoufler les preuves des effets catastrophiques du tabac sur la santé. L’institut Karl Asler s’écroula avec le suicide de son fondateur en avril 1945 : il fut dissout en novembre 1945 quand les soldats Russes confisquèrent ses avoirs bancaires. Les positions et actions de Karl Asler contre le tabac n’auraient jamais fait publier son implication dans l’euthanasie de 200 000  handicapés mentaux et physiques comme dans l’application de la solution finale alors qu’il était à la tête du Bureau des affaires raciales de Thuringe.

L’article de Schairer et Schöniger tomba totalement dans l’oubli et n’apparaissait même pas dans une biographie allemande de 1953 intitulé «Tabac et Cancer». Et toujours aujourd’hui, l’Allemagne fait comme si l’histoire de la recherche sur les cancers liés au tabac était une aventure exclusivement américaine, de peur de donner crédit à des travaux financés sous le régime nazi dans un objectif de pureté de la race aryenne. De la même manière, James Watson, prix Nobel, évoquait dans son livre « La double Hélice » comment les travaux de Gerhard Schramm sur la biochimie des virus avaient été ignorés par les scientifiques après guerre sous prétexte qu’un travail scientifique sérieux ne pouvait pas avoir été réalisé alors que les nazis étaient au pouvoir.

Aucun effort ne fut réalisé pour exploiter les études épidémiologiques allemandes menées sur les effets du tabac ; par exemple, « The FIAT review », (FIAT : Field Information Agency Technical), un travail réalisé par les autorités militaires US et anglaise pour identifier, classer et exploiter les travaux et avancées scientifiques allemandes, véritable « encyclopedia Naziana », n’évoque aucun de ces travaux épidémiologiques, se focalisant sur les sujets stratégiquement important et industriellement exploitables. Conjointement, les américains, probablement aidé de leurs industriels trouvèrent opportun de réapprovisionner l’Allemagne en tabac. En 1948 et 1949, 93 000 tonnes de tabac blond de virginie furent déversés sur l’Allemagne dans le cadre du plan Marshall, « free of charge ». L’Allemagne du XXIe siècle a le système anti-tabac de toute l’Europe alors qu’elle dispose toujours des données épidémiologiques les plus démonstratrice de ses effets destructeurs.

Source

Lung cancer and tobacco consumption; technical evaluation of the 1943 paper by Chairer and schoeniger published in nazi Germany
Alfredo Morabia
Journal of Epidemiology and community health 67:3 2013 mar 208-13

Lungenkrebs and tabakverbrauch
Schairer E, Schöniger  E
Zeitschrift für Klebsforschung 1943;54: 261-69

Lung cancer and tobacco consumption
E Schairer, E Schöniger
Int. J. Epidemiol. (2001) 30 (1): 24-27.

Tabakmissbrauch and lungencarcinoma
Müller FH
Zeitschrift für Klebsforschung 1939;49;57-85

Commentary: Lung cancer and tobacco consumption
Sir Richard Doll
International Journal of Epidemiology 2001;30:31-34

Commentary : Schairer and Schöniger’s forgotten taobacco epidemiology and the nazi quest of purity
Rpbert N proctor
International Journal of Epidemiology 2001;30:31-34

The Double Helix: A Personal Account of the Discovery of the Structure of DNA
Watson JD
New York: New American Library, 1968.

The Nazi war on tobacco: Ideology, evidence, and public health consequences
Proctor, RN. Bulletin of the History of Medicine 1997;71:435–88.

The anti-smoking campaigns of the Nazis: a little known aspect of public health in Germany : 1933-45
RN Proctor , BMJ, vol 313, 7 décembre 1996 , 1450-53

Articles sur le même sujet