samedi 3 décembre 2016

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Le Point/Avastin : “Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnait”

Voulant surfer sur la vague de la délation médicamenteuse la plus sordide, qui sut, il y a peu enrichir quelques vieillards à la retraite, et alors que le médicament Diane 35 réapparait dans les linéaires des pharmacies après la vague journalistique anti-pilule, le journal Le Point s’est décidé à lancer une nouvelle rubrique, “Le médicament dangereux du mois”. Voilà une initiative d’autant plus importante qu’il est vrai que les patients français sont en grand danger entre les mains de leurs médecins. 

Heureusement pour les patients, donc, le Journal Le Point, ses rédacteurs en chef et d’improbables stagiaires journalistes, se sont fixé pour objectif de réécrire le Vidal. Commençons donc par la lettre A. A comme Avastin. Ne souhaitant pas trahir les propos outragés du journaliste Médecin signataire, Jérome Vincent, nouveau lanceur d’alerte salarié de l’hebdomadaire et qui avait déjà régalé les lecteurs avec des articles tels que “Une aorte opérée sous hypnose“, ou “implants et antirides, mode d’emploi“, nous vous proposons de lire intégralement ce qu’écrit ce nouveau Balzac sur un des anticancéreux les plus utilisé au monde.

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Vous imaginez un patient lisant cet “article” qui en quelques centaines de mots condamne un médicament qui s’est érigé comme un anticancéreux utile dans le traitement de différents types de cancers?

Seulement voilà, les médecins semblent en avoir ras-le-bol des lanceurs d’alerte incultes, des journalistes non scientifiques et des pneumologues pro-tabagisme passif. 78 cancérologues, médecins et chirurgiens courroucés par tant d’érudition ont donc répondu au journal Le Point et au “journaliste” Jérome Vincent : 

“Dans l’article intitulé “Le médicament dangereux du mois – L’Avastin, médicament inefficace contre le cancer ” paru dans le journal Le Point en date du 26 novembre 2013, un médicament anticancéreux, le bevacizumab (Avastin), aujourd’hui utilisé en France – et dans une grande partie du monde – pour traiter des dizaines de milliers de patients atteints de cancers avancés du côlon, du sein, du poumon, de l’ovaire ou encore du rein, y est présenté comme inefficace et à haut risque de toxicités graves pour les patients. Avec, en arrière-plan, l’affirmation selon laquelle le marketing de l’industrie pharmaceutique suffirait à abuser des cancérologues incapables de tout discernement. Nous souhaitons proposer ici, en toute indépendance et sans volonté polémique, une mise au point face à ce que nous considérons comme une information approximative et tronquée, potentiellement préjudiciable aux malades susceptibles de recevoir ce traitement.

L’Avastin agit sur ce que l’on appelle “l’environnement tumoral” et plus particulièrement sur les vaisseaux sanguins de l’hôte, que les tumeurs détournent à leur profit afin d’assurer leur croissance et leur dissémination dans l’organisme. Il est le fruit de recherches sur ce mécanisme, appelé “angiogenèse”, qui ont débuté dans les années quatre-vingt. Ces recherches, elles-mêmes issues des progrès de la biologie moléculaire, ont marqué le début d’une série d’avancées considérables dans le traitement des cancers. Avec le typage génétique des tumeurs et le décryptage des signaux biologiques internes des cellules cancéreuses, des médicaments dits “ciblés” ont été mis au point, pour agir au coeur même de ces cellules et les détruire, ou bloquer leur multiplication.

La recherche thérapeutique en cancérologie médicale est passée en quelques années de l’empirisme qui consistait à exploiter des molécules présentes dans la nature ou produites par la chimie, à la conception raisonnée de médicaments produisant un effet sélectif, plus efficaces et moins toxiques pour les malades. Des dizaines de médicaments ainsi produits sont aujourd’hui disponibles dans l’arsenal thérapeutique, avec la chirurgie, la radiothérapie, la chimiothérapie et les traitements hormonaux. Les cancérologues travaillent chaque jour à les combiner au mieux pour assurer soit la guérison – qui concerne aujourd’hui plus de 55 % des malades atteints de cancer -, soit à défaut une survie la plus longue possible, avec la meilleure qualité de vie possible. Cet effort multidisciplinaire a fait reculer la mortalité par cancer en France de manière constante depuis 30 ans, alors que le nombre de nouveaux cas ne cesse d’augmenter.

L’économiste Claude Le Pen a estimé que, si l’on n’avait fait aucun progrès depuis 1995, 650000 personnes supplémentaires seraient décédées d’un cancer, par rapport à ce qui a été observé en réalité à ce jour. Cela représente 2,9 millions d’années de vie sauvées, pour une dépense globale de 14000 € par année de vie, ce qui est peu. Les médicaments du cancer représentent moins de 1 % des dépenses de santé en France.

L’Avastin n’est qu’une pierre dans ce vaste édifice, une avancée thérapeutique modeste à elle seule, mais significative et qui ne peut être considérée séparément d’un effort multidisciplinaire global (médecins, chirurgiens, biologistes, autorités de santé…) dans la lutte contre le cancer. Les cancérologues savent relativiser l’intérêt des médicaments qu’ils utilisent au regard de la promotion industrielle, qui est forcément guidée par la défense de ses propres intérêts.

L’utilité de l’Avastin a été démontrée dans un grand nombre d’études, toutes concordantes, impliquant plus de 10000 malades au total. Les résultats les plus significatifs ont été obtenus pour les cancers du poumon, du côlon, de l’ovaire et du rein. C’est leur ampleur, par conséquent le rapport bénéfice-risque, qui fait discussion, pour chaque type de tumeur, dans la communauté cancérologique. Dans le cas particulier du cancer du sein au stade métastatique, par exemple, l’agence européenne du médicament (EMA) s’est prononcée pour l’approbation de ce médicament, au contraire de l’agence américaine (FDA), ce qui montre la vitalité d’un débat auquel participent des milliers de chercheurs de par le monde. Quant à l’affirmation selon laquelle “utilisé seul, l’Avastin n’a aucun effet mesurable”, elle est incorrecte même si, en effet, l’Avastin est surtout efficace et utilisé dans des protocoles complexes d’associations thérapeutiques. La notion de “survie moyenne” n’a pas de sens, car le “malade moyen” n’existe pas; c’est toute la signification de l’expertise en cancérologie que d’offrir cette possibilité thérapeutique aux malades susceptibles d’en bénéficier le plus, plutôt qu’à ceux qui sont le plus à risque de toxicités.

Nous sommes étonnés de voir Le Point se faire l’avocat d’une certaine restriction comptable en matière de progrès des traitements anticancéreux, tout en faisant la promotion, dans un article du 16 décembre 2013 intitulé “Accompagner les traitements du cancer par les plantes”, de toutes sortes de substances “naturelles” dont les effets positifs n’ont jamais été scientifiquement démontrés et dont les interactions potentiellement dangereuses avec les anticancéreux sont inconnues.

Dans le domaine de l’évaluation des médicaments anticancéreux, l’expertise médicale est difficile et complexe. Elle requiert une parfaite connaissance des maladies en cause, de leur comportement, de leurs particularités; elle nécessite des compétences approfondies en méthodologie et bio-statistiques pour interpréter les résultats des études cliniques, en pharmacologie clinique et en biologie moléculaire. Elle suppose une reconnaissance internationale, des publications scientifiques spécialisées en langue anglaise. Les experts auto -proclamés cités par Le Point ne remplissent aucun de ces critères. En revanche, le système de soins français en cancérologie se situe au premier plan européen, comme cela a été montré par l’étude Eurocare.

Il serait temps d’aller au-delà du conformisme attristant d’une certaine critique récurrente et systématique. Ceux qui soignent effectivement les malades seraient instrumentalisés, voire corrompus par l’industrie pharmaceutique, qui est qu’on le veuille ou non le principal acteur du développement des médicaments. Pour un cancérologue, un partenariat avec les industriels du médicament est inévitable. Imaginerait-on un pilote de ligne n’ayant jamais eu le moindre contact avec l’industrie aéronautique? Il nous appartient d’évoluer au mieux dans ce système tel qu’il est, car aucun pays au monde n’a souhaité se doter d’une industrie publique du médicament.

Peut-on imaginer que, pour des raisons d’intérêt personnel, les cancérologues de notre pays puissent nuire intentionnellement à leurs malades, surtout dans une discipline où il n’y a pas deux médicaments qui se valent et soient interchangeables? Ce serait ignorer le rôle structurant exemplaire joué par l’Institut National du Cancer, lui-même issu d’une volonté politique exprimée dès le premier Plan Cancer et qui est aujourd’hui citée en modèle dans le monde entier; le rôle de régulateurs joué par l’Agence Nationale du Médicament (ANSM) et la Haute Autorité de Santé (HAS); l’expertise de la Commission de la Transparence qui décide du remboursement des médicaments; les référentiels publics de bon usage des médicaments, sous le contrôle des Agences Régionales de Santé (ARS); et, finalement, la collégialité à l’oeuvre dans les Réunions de Concertation Pluridisciplinaires (RCP) mises en place dans tous les centres de cancérologie, qui garantit qu’une proposition thérapeutique n’est jamais l’affaire d’un seul praticien.

Au-delà de l’information, il y a des personnes atteintes de maladies menaçant leur vie, dont la souffrance peut être aggravée par l’incertitude et la perte de confiance suscitée par des articles à sensation. L’un d’entre nous s’est ainsi vu confier, par une patiente en pleurs, que la lecture de cet article l’avait convaincue qu’elle “n’en avait plus que pour trois mois”…

Nos équipes soignantes, dont le quotidien au contact de la maladie et de la mort est déjà difficile, ne méritent pas cette remise en cause systématique de leurs compétences. Au sein de ces équipes, médecins et personnels soignants ne placent pas un quelconque intérêt mercantile au-dessus de leur idéal professionnel”.

Les journaux et les journalistes travailleront-ils un peu plus avant de publier des informations tronquées? Pensent-ils vraiment que la science est sans conscience, ou ne serait-ce pas le métier de journaliste qui devrait être réinventé, en France en particulier? Michel Audiart disait encore “Faut pas parler aux cons, ça les instruit”, espérons qu’il disait vrai!

Sources

Cancer et médias : l’information ne tolère pas l’approximation

Signataires : Par un collectif de 78 cancérologues, médecins et chirurgiens de Centres Hospitalo-Universitaires, Centres de Lutte contre le Cancer, Centres Hospitaliers Généraux et Etablissements Privés.

Christine Abraham (Versailles), Danièle Avenin (Paris), Dominique Bechade (Bordeaux), Karine Beerblock (Paris), Jean-François Berdah (Hyères), Nathalie Bonnin (Lyon), Philippe Bougnoux (Tours), Roland Bugat (Toulouse), Elisabeth Carola (Creil), Bruno Chauffert (Amiens), Olivier Chapet (Lyon), Erick Chirat (Meudon la Forêt), Philippe Chollet (Clermont), Paul Cottu (Paris), Stéphane Culine (Paris), Hervé Curé (Reims), EricDansin (Lille), Jean-Pierre Delord (Toulouse), Gaël Deplanque (Paris), Jean-Yves Douillard (Nantes), Gil Dubernard (Lyon), Xavier Durando (Clermont-Ferrand), Michel Ducreux (Villejuif), Marc Espié (Paris), Adoracion Esteso (Paris), Serge Evrard (Bordeaux), Jean-Marc Ferrero (Nice), Gilles Freyer (Lyon), Jean-François Geay (Versailles),Nicolas Girard (Lyon), Olivier Glehen (Lyon), Joseph Gligorov (Paris), François Golfier (Lyon), François Goldwasser (Paris), Rosine Guimbaud (Toulouse), Christophe Hennequin (Paris), Florence Joly (Caen), Nicolas Jovenin (Reims),Ahmed Khalil (Paris), Didier Kamioner (Paris), Ivan Krakowski (Nancy), Jean-Emmanuel Kurtz (Strasbourg), Francis Lévi (Paris), Jean-Pierre Lotz (Paris), David Machover (paris), David Malka (Villejuif),Michel Marty (Paris), Bénédicte Mastroianni (Lyon), André Matthieu (Narbonne), Didier Mayeur (Versailles), Laurent Mignot (Paris), Jean-Louis Misset (Paris), Emmanuel Mitry (Paris), Moïse Namer (Nice), Rottlan Neus Basté (Paris), Hubert Orfeuvre (Bourg en Bresse), François-Jean Pedinielli (Aix-en-Provence), Thierry Petit (Strasbourg), Xavier Pivot (Besançon), Pierre Laurent-Puig (Paris), EricPujade-Lauraine (Paris), Alain Ravaud (Bordeaux), Sandrine Richard (Paris), Jacques Robert (Bordeaux), Henri Roché (Toulouse), Aude-Marie Savoye (Reims), Florian Scotté (Paris), Frédéric Selle (Paris), Denis Smith (Bordeaux), Jean-Charles Soria (Villejuif), Pierre Soubeyran (Bordeaux), Pierre-Jean Souquet (Lyon), Marc Spielmann (Villejuif), Sophie Tartas (Lyon),Jean-Marc Tourani (Poitiers), Nicole Tubiana-Matthieu (Limoges), Marc Ychou (Montpellier), Benoît You (Lyon).

Cancers : les malades ont droit à la vérité et la sérénité

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