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Cancer du sein : pourquoi l’INCA, assène t-il des contre-vérités pour défendre le dépistage?

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Après la publication d’une étude Canadienne démontrant l’absence de réduction de la mortalité par dépistage du cancer du sein par mammographie (cf. article Docbuzz),  le Dr Jérôme Viguier, directeur du pôle santé publique et soins à l’Institut national du cancer (INCA) a ressenti le besoin, dans une interview donnée au journal Libération, de défendre le dépistage français et de clamer son efficacité : Mais pourquoi a t-il eu besoin d’affirmer des contre-vérité pour défendre cette stratégie dépassée?

En préambule de cet interview, la journaliste Marie Piquemal, écrit « En lisant l’étude un peu vite, on retient que faire une mammographie tous les ans ne réduit pas la mortalité due au cancer du sein. Pire, le dépistage généralisé entraînerait des sur diagnostics et donc des traitements qui n’auraient pas été nécessaires ». (en fait le dépistage par mammographie était fait plusieurs fois par an et était comparé à un dépistage par palpation manuelle).

Ce ne serait donc qu’en lisant « vite » cette étude qu’on en retiendrait ces conclusions. Voyons donc ce qu’en a retenu M. Vigier, ayant probablement pris le temps de la lire et dont les commentaires sont publiés dans cet article du Journal Libération au titre complaisant 

Pour M. Viguier, « Les résultats ne sont transposables d’aucune façon en France car  l’étude compare des groupes de femmes âgées de 40 à 59 ans, alors qu’en France, le dépistage est proposé aux 50-74 ans » ajoutant encore, « Plus on avance en âge, plus le dépistage est performant. Autre bémol de cette étude, à mon sens : les chercheurs canadiens mesurent l’efficacité d’un dépistage annuel sur une période de cinq ans seulement. Pourquoi regarder sur une si courte période ? »

Convaincu? D’abord concernant l’âge. Certes l’étude Canadienne a suivi des groupes de patientes âgées de 40-49 ans et 50-59 ans, mais dans aucune de ces tranches d’âges, le dépistage n’est efficace à réduire la mortalité.  Et cela non pas sur un suivi de 5 ans comme l’affirme trompeusement M. Viguier (qui surement a lu l’étude un peu vite), mais sur 25 ans, une période finalement pas si courte que l’on pouvait facilement retenir en ne lisant que le titre de l’étude « Twenty five years follow-up for breast cancer incidence and mortality of the Canadian National Breast Screening Study: randomised screening trial ». Par ailleurs, il est faux d’affirmer que plus on avance en âge, plus le dépistage par mammographie est performant : ce que l’on sait en revanche est que plus on dépiste des femmes âgées, plus le risque de découvrir une tumeur qui n’aurait pas influer sur la durée de survie de ces femmes est grand, c’est ce que l’on appelle le surdiagnostic. Et c’est un des problèmes fondamentaux du dépistage à la Française.

Comment expliquer ce dépistage-Bashing ? M. Viguier propose une lecture pour le moins pas très scientifique : « Disons que les polémiques sont très bien relayées par les médias. A la moindre étude qui met en doute le dépistage, les journalistes embrayent… En France, certainement plus qu’ailleurs. Peut-être parce que les Français aiment bien être un peu rebelles et méfiants vis-à-vis de l’Etat. Ils ont un regard circonspect envers les stratégies nationales de santé, que ce soit les campagnes de vaccination ou bien de dépistage ».

L’explication tiendrait donc à la méfiance des Françaises vis-à-vis de l’Etat, une méfiance incompréhensible il est vrai, mais tiendrait aussi à ce que les médias ne relayent que les études mettant en doute le dépistage. Mais si tel est le cas, c’est aussi peut-être parce que peu d’études récentes ont montré un intérêt réel du dépistage par mammographie pour abaisser la mortalité par cancer du sein. Et contrairement à ce qu’affirme Mr Viguier la remise en cause du dépistage par mammographie suite à cette étude Canadienne n’a pas eu lieu qu’en France ; cette étude a fait la une de la presse de tous les pays occidentaux et bien au delà. Ah, la barrière des langues. Enfin, pour être précis l’étude Canadienne ne démontre pas l’inefficacité du dépistage, elle démontre l’absence d’efficacité supérieure du dépistage par mammographie en comparaison au dépistage manuel pratiqué par un spécialiste. On pourrait donc poursuivre le dépistage mais uniquement manuel au cours d’une consultation et arrêter les mammographies, les centres de mammographies, les irradiations devenues inutiles et redistribuer les emplois de soignant en des endroits plus utiles.

Alors, une fois balayée par M. Viguier l’étude menée pendant 25 ans avec 90 000 patiente, une fois balayés les soi-disant atermoiements des françaises, peut-on quand même croire que le dépistage est-il vraiment efficace ? Oui, affirme M. Viguier pour qui « Dans le milieu médical, le dépistage en soi ne fait pas débat » (source ?) ajoutant que le dépistage « réduit les taux de mortalité. De l’ordre de 15 à 20 % pour le cancer du sein », complétant cette information par cette phrase humoristique, « Ces données proviennent de la littérature scientifique internationale, mise à jour régulièrement ». En effet, les données lui permettant d’affirmer une si belle baisse de la mortalité ne proviennent pas de données Françaises mais d’études étrangères cette fois applicables aux françaises, mais des études qui datent de plusieurs dizaines d’années, une époque où le dépistage apportait une chance supplémentaire du fait du faible arsenal thérapeutique. Mais les choses ont changé en 30 ans, visiblement contrairement aux structures comme l’INCA qui voudrait poursuivre un dépistage couteux devenu inutile.

Quand au risque de sur diagnostic, évoqué préalablement, ce n’est selon M. Viguier « Pas un problème » :

Pourtant, le sur diagnostic représente jusqu’a 31% des cancers retrouvés à la mammographie (Bleyer A, Welch HG. Effect of three decades of screening mammography on breast-cancer incidence. N Engl J Med2012;367:1998-2005.) et ce risque est d’autant plus grand que les femmes dépistées sont âgées, ce que le dépistage français s’évertue à poursuivre…

« Dès qu’il y a dépistage généralisé, il y a forcément du surdiagnostic. C’est inévitable. En soi, ce n’est pas un problème, c’est plutôt le surtraitement qui en découle. Car aujourd’hui, quand on détecte un début de cancer, nous ne sommes pas en mesure de dire s’il est de nature à évoluer ou pas. Donc, dans le doute, on traite », Un traitement dont beaucoup de femmes se serait bien passer à la fin de leur vie…

Mais se passer de dépistage, c’est aussi se passer de Mr Viguier, alors tout semble bon pour tenter de s’accrocher à ce que les patientes refusent pourtant déjà dans leur grande majorité (moins de 40% des femmes se dépistent par mammographie en France). A l’heure de l’absolue nécessité de dépenser utile et efficace, la survie du dépistage par mammographie est comptée, l’argent gaspillé pourra enfin être utilisée à meilleur escient. Il faudra certainement attendre quelque ministre de la santé efficace.

Source

Oui, les dépistages de cancer du sein sont efficaces
Marie Piquema
Libération18 Février 2014

Crédit photo creative commons by

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