vendredi 1 juillet 2016

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FRANCE : L’étrange superposition des cartes du suicide et de l’utilisation des pesticides

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Deux informations majeures de santé publique ont été récemment publiées, à priori sans rapport entre elles, celle de l’utilisation nationale des pesticides et celle des suicides. Sans rapport, vraiment?

L’émission de France 2, « Cash investigation » a réussi à reproduire la carte de France de l’utilisation des pesticides, une réalisation qui a su mettre mal à l’aise le ministre de l’agriculture, chef d’une institution gouvernementale qui s’était bien gardée de publier un tel document. Et, il y a quelques jours, l’Observatoire du suicide a également publié la carte de France des suicides. Si ces deux cartes semblent être sans rapport entre elles, un lien pourrait cependant peut-être exister, comme on peut le supputer en les superposant. Il s’en dégage un axe transversal Est-Ouest au dessus duquel le taux de suicides est plus élevé, un axe qui correspond aussi étrangement à une utilisation accrue de pesticides. C’est particulièrement criant en Bretagne, plus fort taux de suicide national comme en Pays de Loire et Normandie. En détails, les Côtes-d’Armor ont un taux de 30,5 suicides pour 100 000 habitants, le Finistère 25,1 ; la Manche 27,7 ; le Morbihan 26,4 ; l’Orne 26,4, et la Sarthe 25,8.

Sans vouloir extrapoler ces résultats à l’ensemble de la population sans étude adéquate, il est notable que les agriculteurs, premières victimes des pesticides, et chez lesquels un risque accru de cancers ou de maladie de parkinson a été identifié, caractérisent aussi une des professions les plus touchées par le suicide en France. Cette augmentation du risque suicidaire des agriculteurs est classiquement attribuée à l’éloignement, à l’isolement, à la solitude, etc..Mais, et si cela était aussi causée (en partie) par les pesticides? Si ce risque est ignoré ou passé sous silence en France, qu’en dit la littérature scientifique internationale?

Les pesticides sont dangereux pour la santé humaine, ce fait n’est plus contesté par personne : l’OMS recense 3 millions de cas d’ingestion de pesticides chaque année, causant 250 000 décès dont beaucoup sont des suicides.

En France, la Mutualité Sociale Agricole reconnait que la maladie de Parkinson survenant chez des agriculteurs, une pathologie neurodégéneraive, est une maladie professionnelle liée à l’exposition aux pesticides. C’est déjà une reconnaissance de l’impact sur les cellules cérébrales humaines des pesticides. Et ne croyons pas que seuls les agriculteurs sont affectés. Ces pesticides affectent chacun d’entre nous : ce lien entre maladie de Parkinson et pesticides a été confirmé dans la population générale sans pour autant être reconnue par les autorités de santé d’aucun pays. Pourtant, selon une étude publiée en 2012 dans la revue Anglaise The Lancet, vivre à la campagne expose à un taux de suicide multiplié par deux en comparaison à une population comparable vivant en ville. Cela aurait-il un lien avec l’utilisation des pesticides? Quels risques pour les agriculteurs?

Une étude menée par des scientifiques de l’université américaine d’Harvard en France chez 600 agriculteurs et publiée en 2013 retrouvait déjà que ceux exposés aux herbicides avait une augmentation de 193% du risque d’avoir souffert d’une  dépression. Ce risque était corrélé au temps d’exposition ; ceux exposés depuis moins de 19 ans avaient un risque accru de 151% et ceux exposés depuis plus de 19 ans, un risque accru de 221%. Cette étude confirmait que l’exposition chronique à de faibles doses d’herbicides augmentait le risque de dépression. Une autre étude menée chez des agriculteurs américains, montrait qu’une exposition aiguë aux pesticides, donc pendant un temps d’exposition court, doublait le risque de dépression pendant les trois ans qui suivaient, même lorsque l’exposition avait disparue immédiatement après.

Il est important à ce stade de constater que les agriculteurs français ne sont pas les seuls à être victimes d’un fort taux de suicide. Ce constat a aussi été posé dans des pays en développement comme l’Inde, le Brésil ou la Chine mais aussi dans de nombreux pays très utilisateurs de pesticides comme les Etats-Unis, l’Angleterre, le Canada, ou l’Australie. Après un suivi de 19 années, une thèse de l’université de l’Iowa publiée en 2014, retrouvait chez les agriculteurs et les agricultrices un risque de décès par suicide 3,6 fois supérieur à la population générale.

Une étude publiée en 2014 dans la revue médicale Environmental Health Perspectives a caractérisé ce risque de dépression au sein du monde agricole. Elle a démontré  un lien très fort entre exposition des agriculteurs aux pesticides et survenue d’une depression.  Elle a regroupé des données sur 10 classes de pesticides totalisant 50 agents différentes, utilisées par 21 208 agriculteurs ou épandeurs américains vivant dans l’Iowa ou la Caroline du Nord. Les résultats retrouvent 2 classes, les fumigants et les insecticides organochlorés, et 7 produits, capables isolément d’accroitre significativement le risque de dépression (risque doublé),  sans compter les effets combinés d’exposition à plusieurs pesticides. Les 7 produits identifiés sont les suivant :

Ces différents agents actifs se retrouvent à différentes concentration dans différentes marques de pesticides ; 23 aux Etats-Unis contiennent de l’aluminium phosphide.

Plus de 10 études scientifiques ont positivement retrouvé  un lien entre exposition chronique aux pesticides et depression, dont plusieurs ont retrouvé également une augmentation du risque suicidaire associé. Toutes ces études sont récentes.

Une étude de 2010, menée chez des bergers exposés aux composés organophosphorés (comme le  Roundup),  rapporte un niveau d’anxiété et de dépression plus élevé de 23% en comparaison à des bergers non exposés et une seconde menée au Costa-Rica chez des travailleurs de la banane exposés à un composé organophosphoré, retrouvait une augmentation significative de la détresse psychologique et d’idées suicidaires en comparaison à des ouvriers non exposés”.

Mais d’autres études ont identifié clairement le lien entre exposition aux pesticides et suicides. Une étude Brésilienne a retrouvé un  taux de tentatives de suicide et de suicides multiplié par quatre dans les zones d’usage intensif des pesticides. Et une étude Chinoise publiée dans la revue scientifique de l’OMS et évaluant le risque suicidaire chez près de 10 000 possesseurs de pesticides, retrouvait une augmentation de 200% d’idées suicidaires en comparaison à ceux n’ayant jamais stocké de pesticides chez eux.

A la question, “l’exposition chronique aux pesticides peut-elle accroitre le risque de suicide”, la littérature internationale en ne répondant pas NON, démontre l’existence d’un risque à prendre en compte et dont au minimum l’évaluation en France doit être réalisée. La protection des personnes exposées, les agriculteurs bien sûr, mais aussi la population générale qui consomme des produits contenant ces pesticides, ne semble pas aujourd’hui assurée. Un oubli?

Il est donc très surprenant, que, L’Observatoire national du suicide, présidé par Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes, piloté par la DRESS (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) en partenariat avec l’Institut de veille sanitaire (InVS), et qui regroupe tous les acteurs concernés par le suicide et sa prévention (chercheurs, ministères, professionnels de santé, caisses de sécurité sociale et associations) passe la question totalement sous silence dans son dernier rapport de février 2016 “Suicide, connaître pour prévenir“.

Alors que les études caractérisant le risque entre exposition aux pesticides depression et suicides sont récentes et sont toutes publiées dans des journaux scientifiques reconnus, comment expliquer que dans ce rapport gouvernemental qui caractérise les agriculteurs comme une population à risque, l’exposition aux pesticides ait été omise? Veut-on simplement continuer à parler de solitude et d’isolement pour expliquer les 600 suicides annuels d’agriculteurs en France? Et éviter, comme ne l’a pas fait “Cash investigation”, de désigner à nouveau les pesticides comme un danger majeur de santé publique?

Sources

Quels sont la région et le département les plus touchés par le suicide ?
Le Monde.fr |   • Mis à jour le  |

Pesticides : des substances toxiques, invisibles et omniprésentes
Le Monde.fr | 03.02.2016 à 18h54 • Mis à jour le 03.02.2016 à 19h11

Suicide : connaître pour prévenir. Dimensions nationales, locales et associatives – 2e rapport / février 2016

En Bretagne, 600 croix érigées en hommage aux agriculteurs suicidés
Lefigaro.fr, AFP agence Mis à jour Publié 

Un suicide tous les deux jours chez les agriculteurs
Le Monde.fr avec AFP |   • Mis à jour le 

Suicide en agriculture, France Inter et M6 lèvent le tabou
Wikiagri.fr

Pesticide exposure and suicidal ideation in rural communities in Zhejiang Province, China.
Stewart et al.
Bulletin of the World Health Organization, 2009; 87 (10): 745  

Pesticide use by farmers linked to high rates of depression, suicides

Pesticide Exposure and Depression among Male Private Pesticide Applicators in the Agricultural Health Study

John D. Beard,1,2 David M. Umbach,3 Jane A. Hoppin,2 Marie Richards,4 Michael C.R. Alavanja,5 Aaron Blair,5Dale P. Sandler,2 and Freya Kamel2

Association between pesticide exposure and suicide rates in Brazil
Neice Muller Xavier FariaAnaclaudia Gastal Fassa,Rodrigo Dalke Meucci
NeuroToxicology Volume 45, December 2014, Pages 355–362

Suicide and exposure to organophosphate insecticides: cause or effect?
Am J Ind Med. 2005 Apr;47(4):308-21.
London L1, Flisher AJ, Wesseling C, Mergler D, Kromhout H.

High Rates of Suicide, Depression Linked to Farmers’ Use of Pesticides
Brian Bienkowski
Environmental Health News on October 6, 2014

Pesticide Exposure and Depression Among Agricultural Workers in France
Marc G. Weisskopf, Frédéric MoisanChristophe Tzourio,Paul J. Rathouz, Alexis Elbaz
Am. J. Epidemiol. (2013) doi: 10.1093/aje/kwt089

Trends and characteristics of occupational suicide and homicide in farmers and agriculture workers, 1992-2010
Wendy Jeannette Wehrman Ringgenberg, University of Iowa. 2014

Symptoms of psychological distress and suicidal ideation among banana workers with a history of poisoning by organophosphate or n-methyl carbamate pesticides.
Wesseling C1, van Wendel de Joode B, Keifer M, London L, Mergler D, Stallones L.
Occup Environ Med. 2010 Nov;67(11):778-84. doi: 10.1136/oem.2009.047266. Epub 2010 Aug 25.

 

 

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