Pourquoi les prix des anticancéreux ne sont-ils peut-être pas encore assez élevés?

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Pour Médecins du Monde, l’industrie pharmaceutique est riche, très riche, et cela grâce aux prix «exorbitants» de ses médicaments, des prix «injustifiés» qui pèsent sur notre système de santé solidaire et qui à terme menacent l’accès aux soins pour tous  ajoute l’association non gouvernementale, qui y joint une pétition et une campagne d’affichage qui n’a pas trouvé d’annonceur souhaitant y collaborer.

La rhétorique de Médecin du Monde, dans la droite veine de «Notre vie vaut plus que leurs profits» est aussi simpliste que celle qui a fait croire a des millions d’hommes que «Le communisme est la paix et le bonheur des peuple». On sait ce qu’il en est advenu.

Cette communication est cependant intéressante car la simplicité permet d’obtenir un certain niveau d’adhésion. Elle est pourtant fallacieuse, incomplète, et surtout va totalement à l’encontre de nos intérêts en tant que potentielles victimes de maladies graves, tous autant que nous sommes. En effet, le nombre de cancers ne cesse de croitre dans notre pays : au cours des trente dernières années, le nombre d’hommes souffrant d’un cancer a augmenté de 37%, et celui des femmes souffrant d’un cancer a augmenté de 52% (Belot A, 2008).

Pour comprendre pourquoi les prix élevés des produits anticancéreux sont une chance pour les patients faisons un parallèle aujourd’hui bien analysé et reconnu par la majorité d’entre nous ; pour lutter contre la pollution de l’air et les effets néfastes du diesel sur la santé, il est devenu évident que le prix des carburants est un  facteur régulateur. Plus les prix du pétrole sont élevés, plus les français et leurs dirigeants se tourneront vers des alternatives non polluantes. La hausse des prix du pétrole sont une chance en cela qu’elles obligent l’Etat à mettre en place des alternatives ; elles les obligent à agir a la source. Les prix du pétrole rechutent, et tout le monde consomme à nouveau du pétrole et le cycle de la pollution reprend.

Selon l’OMS, au moins 30% des cancers sont évitables. Si des politiques de prévention efficaces avaient été mises en place dès 1980, le nombre de cancers dans notre pays aurait pu dramatiquement chuter et serait deux fois moindre qu’actuellement. Le tabagisme est le facteur de risque évitable le plus important de la mortalité par cancer dans le monde car il cause 22% des décès par cancer par an (OMS). En France, le tabac tue 80 000 personnes par an dont 30 000 par cancer. Pourtant notre politique de prévention est totalement inexistante ; 30% des français continuent de fumer; les Etats-Unis qui partaient de plus haut on fait chuter ce chiffre à 15% par des actions de prévention actives. La sédentarité, l’alimentation et l’obésité sont des facteurs capables de doubler le risque de cancer chez ceux qui y sont exposés. Or dans ce cas aussi, les politiques de prévention sont inexistantes et l’obésité continue de progresser. La consommation d’alcool est un facteur de risque de nombreux types de cancers, notamment ceux de la cavité buccale, du pharynx, du larynx, de l’œsophage, du foie, du côlon et du rectum et du sein. Dans un rapport récemment rendu public, le  13 juin, la Cour des comptes fustigent une « tolérance générale » vis-à-vis de la consommation de boissons alcoolisées, dont les « effets négatifs sont largement sous-estimés ». Avec 49 000 décès par an, dont 15 000 par cancer, l’alcool est la deuxième cause de mortalité évitable en France, juste derrière le tabac (Article du journal Le Monde, 14 juin 2016).

Ainsi les prix trop bas des anticancéreux permettront à nos gouvernements de poursuivre leur destructrice inaction. Notre sécurité sociale à la gestion catastrophique est depuis des décennies en déficit. Nos gouvernements en sont responsables. Pour s’exonérer de prendre toutes les mesure de gestion indispensables, ils ont trouvé un ballon d’oxygène en convainquant les français de ne consommer plus que des génériques à bas coût, importés sans  contrôle ou presque d’Inde et de Chine, en partie en fustigeant les prix pratiqués par l’industrie pharmaceutique. Après plus d’une décennie de cette potion magique, quel est le bilan? La sécurité sociale affiche toujours des milliards d’euros de déficit et la protection sanitaire des français et leur niveau de remboursement ne cesse de chuter alors que leurs cotisations augmentent. Pourquoi? Parce que le médicament ne représente qu’une faible partie du budget de la sécurité sociale et que toute action sur le médicament ne permet en rien d’en contrôler le budget. Le budget de la sécurité sociale approche 477 milliards d’euros. Le déficit de la sécurité sociale avoisine les 13,5 milliards d’euros. Le médicament représente 33,9 milliards de dépenses (Source IRDES). Le coût des médicaments de «la liste en sus», dénomination inventée par le gouvernement pour lister les produits innovants coûteux, atteint seulement 2.6 Milliards d’euros en 2014 soit 0,005% du budget de la sécurité sociale et par exemple 19% du déficit de cette même Sécurité Sociale. Et contrairement a ce que l’on voudrait faire croire aux Français, le coût de ces produits innovants est stable depuis 2009, ce qui contredit les affirmations de Médecins du Monde. Sinon, le seul tabac rapporte à l’Etat 14 milliards d’euros, largement de quoi financer le coût des produits innovants, mais évidemment il faudrait être capable d’une gestion efficace du budget astronomique de la sécurité sociale.

Espérons que les prix de ces médicament innovants, anticancéreux ou autres, soient tellement élevés que nos gouvernements soient enfin contraints de faire une place majeur à la prévention en agissant directement sur la vente de tabac, la vente d’alcool, la vente de sodas sucrés et autres junk-food pour faire chuter le nombre de cancers, et donc le volume de médicaments nécessaires, abaissant finalement son coût, non pas dans la logique comptable de Médecins du Monde mais en sauvant de nombreuses vies et en évitant des années de souffrance à des millions de Français. 150 000 Français sont victimes d’un cancer chaque année. Or la vie n’a pas de prix et baisser le prix des anticancéreux ne sauvera pas de vie, bien au contraire, elle maintiendra nos autorités sanitaire dans l’inaction, et le nombre de patients cancéreux et la souffrance qui y est liée ne fera qu’augmenter. Seul des prix élevés forcerons nos autorités sanitaires à sauver des vies, non?

Lire aussi :

Drug Prices Too High? Sometimes, They’re Not Costly Enough
Austin Frakt
The New York Times MAY 30, 2016

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