Nutrition et cancers : mythes et légendes

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Si  la presse grand public n’hésite pas, dans de petits articles d’environnement sans conséquence, à affirmer un lien entre alimentation et cancers, les données les plus récentes remettent en cause ce lien. Un quotidien national écrivait récemment que « les facteurs nutritionnels dans leur ensemble sont impliqués dans le développement de près d’un tiers des cancers », un chiffre teinté d’incertitude puisque modifié quelques lignes plus loin en ; « Un cancer sur 5 est donc lié à l’alimentation » …”un lien (..) clair et logique » pour l’auteur de l’article souhaitant asseoir son affirmation sur une croyance populaire déjà très ancrée.

Sur sa page d’ouverture « cancer et nutrition », l’INSERM est moins catégorique : plutôt que d’affirmer un lien « clair et logique » entre alimentation et cancer, l’INSERM rappelle que l’obésité favorise certain cancers, comme le diabète, comme la consommation d’alcool, ou encore la viande rouge et la charcuterie. Ces informations tristes mais mesurées sont heureusement illuminées d’une échappatoire à la réalité du risque qui nous guette, présenté sous la forme d’une ode aux fruits et légumes : « Une consommation régulière de légumes et de fruits diminue le risque de cancer de la bouche, du pharynx, du larynx, de l’œsophage, de l’estomac et du poumon (pour les fruits seulement). Leur effet protecteur serait associé à leur teneur en divers nutriments et constituants tels que les fibres, capables d’agir sur des mécanismes potentiellement protecteurs contre le cancer. Une alimentation riche en fibres (céréales complètes, fruits, légumes, légumineuses) semble par exemple associée à un moindre risque de cancer colorectal. En France, 57 % des adultes consomment insuffisamment de fruits et légumes (moins de 5 portions par jour) et 35 % sont de petits consommateurs (moins de 3,5 portions par jour) ». L’INSERM admet cependant, à bout d’arguments, que les liens entre “cancers et nutrition restent à clarifier »…

Que pense la science de 2014 de ces affirmations ?

Comme il est bon d’imaginer une vie après la mort, il est reposant d’imaginer que nos actions, si tant est qu’elles soient bonnes, soient  récompensées : échapper au pêché de la viande rouge, du gras, du fast-food, ou de la charcuterie et trouver refuge au cœur de la verdure du potager et des fruitiers gorgés de soleil serait salvateur et préserverait de la maladie du siècle, le cancer. Ce miracle s’expliquerait par la merveilleuse chimie cellulaire, admirablement sublimée par de joyeux antioxydants, de merveilleux phytostérols, d’attachants oméga 3 ou d’affolantes vitamines et folates. Parlez-en à votre voisine, elle a très probablement une recette anti-cancer à vous proposer.

Si la science de mon grand-père pouvait s’accommoder de ces hypothèses bucoliques, l’actuelle s’y refuse et à détricoté les ailes d’ange de l’alimentation salvatrice.

Très concrètement, au dernier congrès américain de American Association for Cancer Research, un évènement réunissant 18 500 médecins et scientifiques du cancer, la seule apparition de l’alimentation dans son implication vis -à vis de la maladie cancéreuse tenait en un poster expliquant que le café pourrait réduire le risque de tomber cancéreux. Le café est vraiment bon à tout!

En fait la douche froide est tombée dès la session d’ouverture rapporte un article du New York Times. Le  Dr. Walter C. Willett, (http://www.cancer.gov/ncicancerbulletin/080712/page4) épidémiologiste à Harvard, qui a passé plusieurs dizaines d’années à étudier les liens entre nutrition et cancer, fit l’ouverture du congrès en affirmant devant une salle déjà informée que contrairement à ce qui était vrai pour d’autres maladies, une alimentation riche en fruits et légumes n’a jamais fait la preuve qu’elle permettait de réduire le risque de survenue d’un cancer.

Evidemment, éviter de devenir obèse ou alcoolique est préférable pour éviter un cancer mais à moins de souffrir de malnutrition, l’influence spécifique d’un aliment est probablement tellement faible qu’elle est indétectable, indiquait encore Walter C. Willett.

Il n’y a pourtant pas de fumée sans feu diront certain. Et effectivement, la situation était très différente en 1997. C’est à cette date que le World Cancer Research Fund et l’American Institute for Cancer Research ont publié un rapport affirmant que la consommation de fruits et de légumes réduisait de 20% le risque de cancer. Ce travail était, si l’on peut dire,  le fruit d’une titanesque relecture de 4000 articles semblant mettre en évidence que les légumes verts chassaient les cancers du poumon ou de l’estomac, que le colon et la thyroïde évitaient la cancérisation grâce au brocoli, au choux et au choux de Bruxelles et que onions, tomates, ail, carottes et citrons jouaient dans leur ensemble un rôle préventif  important.

Après 20 ans de communication utile aux producteurs de fruits et  légumes, soit en 2007, un nouveau rapport ne retrouvait plus aucun avantage anti-cancer à ces aliments mais évidemment les mauvaises nouvelles diffusant peu, personne n’en a vraiment parlé : « en aucun cas il n’y a de preuve d’une protection convaincante»,  écrivaient les auteurs du rapport. Comment expliquer cet acharnement du mauvais sort? Les données analysées en 1997 étaient en fait très faibles scientifiquement car issues majoritairement d’études rétrospectives, des études où l’on interroge à posteriori des participants sur ce qu’ils ont ou non consommé des années avant. Cette méthode peu fiable n’est actuellement plus scientifiquement suffisante. Les analyses prospectives qui ont suivi, ont évidemment gommé tous ces résultats erronés. En clair, les études prospectives d’avant 1997 ne peuvent plus être considérées comme scientifiquement valides pour affirmer un effet protecteur des fruits et légumes. Et aucune étude valide n’a retrouvé d’effet bénéfique.

Quid des autres aliments? Par exemple, les aliments gras étaient jugés comme augmentant le risque de cancer et les fibres étaient au contraire jugés bénéfiques pour réduire le risque de cancer du colon ; la viande rouge était mauvaise et condamnait au cancer, en particulier si elle était cuite au barbecue : Ce type de cuisson générait l’émergence de carcinogènes qui chez l’animal causaient des mutations de l’ADN et des cancers. Qui n’a pas entendu psalmodier cette croyance ? Pourtant, selon Walter Willet, les preuves sont toujours attendues et les études épidémiologiques ne détectent aucun signal élevé chez les adeptes du barbecue. Et en ce qui concerne la viande rouge et le risque de cancer colique, si le risque existe , il reste faible : Si un homme de 50 ans  mange 150 grammes par jour de viande rouge,  risque de cancer  colorectal passe de 1,28% à 1,71 % au cours des 10 années qui suivent, un risque au demeurant très faible.

Martelée par des évangélistes du bien-être en mal d’informations santé compréhensibles par le plus grand nombre, la graisse génératrice de cancers était devenue un dogme au cours des années 1980-1990 : si elle favorise effectivement les maladies cardiovasculaires, l’implication d’un apport trop important de graisses (en % du bilan calorique quotidien)  dans la survenue de cancer n’a elle jamais été démontrée. Cette époque fut cependant  celle du dégraissage : Les industriels de l’agro-alimentaire dégraissèrent à cœur joie, les low fat, diet, et autre ersatz à bas coût  conquirent le monde, sans faire reculer ni le cancer ni l’obésité d’ailleurs. Et c’est bien dommage, car si les premières études ayant fait le lien entre l’obésité des souris et la survenue de cancers datent des années trente, époque du culte de la santé physique et de l’hygiène alimentaire et morale, ces premiers résultats ont été totalement corroborés par de nombreuses études récentes : au niveau d’une population, les personnes obèses sont autant touchées par les cancers qu’une population de fumeurs. Enfin, pour en finir avec les nouvelles mauvaises nouvelles, les fibres ne protègent plus contre le cancer du côlon; là aussi les premiers résultats étaient erronés. Vous pouvez jeter vos céréales All Bran; Elles n’apportent aucun avantage pour échapper au cancer du côlon. D’ailleurs les ministères de la santé qui avaient fait l’effort d’un site internet dédié à ce sujet important du lien entre alimentation et cancer seraient bien avisé, comme ici celui du Canada de mettre à jour leurs recommandations aujourd’hui fausses.

Mais à chaque époque ses mythes destinés à apaiser les craintes : une femme sur 10 va souffrir d’un cancer du sein  : selon une étude publiée en 2013, la consommation de certains légumes réduirait le risque de cancer du sein de type ER-. Un homme sur deux finira avec un cancer de la prostate, le lait permettrait d’en réduire la diffusion…des résultats qui demandent confirmation mais feront la joie des vendeurs de produits laitiers pendant les 10 prochaines années.

Ah, sinon, que faire pour lutter réellement contre le cancer? Eviter de fumer, de grossir et de rester assis…et si vous aimer les fruits et légumes n’hésitez pas mais seulement pour la prévention des maladies cardiovasculaires et pour le goût…

Sources

Second Expert Report: Contents
WCRF/AICR’s Second Expert Report, Food, Nutrition, Physical Activity, and the Prevention of Cancer: a Global Perspective, published in 2007, sets out Recommendations for Cancer Prevention based on a comprehensive review of the scientific evidence in this area.

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/20663065

 Alimentation et cancer : exist-il un lien?
Le Figaro Santé

An Apple a Day, and Other Myths
Georges Johnson
NYT, april 21, 2014

Fiber and Colon Cancer: Following the Scientific Trail

A Conversation with Dr. Walter Willett about Diet and Cancer
Edward R. Winstead
National Cancer Institute August 7, 2012 • Volume 9 / Number 16

Meat, Fish, and Colorectal Cancer Risk: The European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition
Teresa Norat & al
Journal of the National Cancer Institute, Vol. 97, No. 12, June 15, 2005

Crédit Photo  Creative Commons by karimian

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